Les affirmations sur la signification du projet Galileo (du point de vue stratégique, industriel et scientifique, ainsi que pour la qualité de vie des Européens et pour l'image de l'UE, voir cette rubrique d'hier) ne doivent pas se fonder sur des affirmations de principe ou sur des impressions, mais sur des données de fait. C'est pourquoi j'y reviens brièvement pour quelques constatations.
Un succès symbolique éloquent. Le succès du système permettant à chaque automobiliste d'identifier sa position exacte (à quelques centimètres près), et le conduisant pas à pas jusqu'à son point de destination, n'a pas besoin d'être démontré: il est sous les yeux de tous. Et il est évidemment préférable pour l'Europe de disposer de son système plutôt que de dépendre d'un système américain appartenant aux autorités militaires et pouvant par conséquent être à tout moment interrompu, ou limité, pour des raisons stratégiques. L'autonomie n'est d'ailleurs pas seulement un souci européen: la Russie (projet Glonass) et la Chine (projet Beidou) la poursuivent aussi. L'Europe ne se serait pas engagée si l'UE n'existait pas et si la Commission européenne n'avait pas pris à cœur l'aventure: aucun Etat membre isolé n'en avait l'ambition.
Le cas chinois: espoir et craintes. Plusieurs autres pays souhaitent d'ailleurs s'associer à Galileo. Pour deux d'entre eux, c'est déjà fait: Israël et la Chine. Pourquoi la Chine, alors qu'elle prépare son système autonome ? Le niveau de participation chinoise dans Galileo n'est pas financièrement loin de celui des principaux Etats membres de l'UE. Du point de vue européen, les perspectives d'ouverture du colossal marché chinois sont évidemment appétissantes. Mais pour les autorités de Pékin, l'objectif est double: participer au projet européen de manière à acquérir connaissances et expérience, et parallèlement poursuivre le projet national. La Chine a déjà utilisé la même tactique dans d'autres secteurs, comme l'aviation et l'automobile (des constructeurs automobiles allemands se sont d'ailleurs insurgés contre un excès de désinvolture dans l'utilisation par les Chinois de connaissances ainsi acquises). Dans le secteur spatial, l'affaire est particulièrement délicate, en raison des implications technologiques et militaires. Les autorités américaines ont effectué des démarches auprès de l'UE pour mettre en garde contre le transfert en Chine de technologies «à double usage» (civil et militaire), et quelques préoccupations existent, d'autant plus que la Chine entend utiliser certaines «fréquences» qui, selon l'UE, sont réservées à Galileo, ce qui supprimerait les chances de présence européenne sur le marché chinois. Les informations en ces matières sont confidentielles ; mais il est clair que les capacités technologiques des Chinois leur permettent d'utiliser rapidement toutes les connaissances qui leur parviennent. Ce n'est pas une critique, c'est plutôt un compliment, mais il justifie une certaine prudence.
Perspectives excellentes de rentabilité économique. La rentabilité économique est pour Galileo aussi essentielle que les aspects scientifiques et stratégiques. Les experts de la Commission parlent d'un marché en croissance rapide qui devrait atteindre, au niveau mondial, 450 milliards d'euros par an en 2025 ; et l'industrie européenne pourrait en détenir environ un tiers, ce qui ne peut qu'aiguiser l'intérêt des industries concernées. Il est en outre question de 100.000 emplois qualifiés supplémentaires. Les répercussions seront significatives également pour les budgets des Etats membres: les recettes de la TVA et d'autres rentrées fiscales compenseraient aisément, et de façon permanente, le coût des financements publics des prochaines années. Quant aux utilisations, l'aspect de la circulation automobile n'était qu'un exemple: Galileo couvrira la gestion du trafic aérien et maritime, le contrôle de la circulation terrestre, les sauvetages, les interventions des ambulances et des pompiers, etc. Certains savants n'hésitent pas à affirmer que les applications de Galileo vont bouleverser des domaines entiers de l'économie et la vie quotidienne des citoyens.
Echéances à respecter. Le calendrier de mise en œuvre est essentiel. Trois années environ ont été perdues à cause des désaccords au sein du consortium industriel chargé du projet, et les efforts personnels de l'ancien commissaire européen Karel Van Miert avaient été nécessaires pour renouer le dialogue entre les entreprises et définir les nouveaux accords. Le principe systématique du «juste retour» pour les Etats membres a été rejeté par M. Van Miert, mais un mécanisme de «sauvegarde des compétences» en faveur des petits Etats membres (qui ne disposent pas de colosses industriels) pourrait, à son avis, se justifier. Le lancement des satellites (d'abord par des fusées russes Soyouz) recommencera l'année prochaine et la constellation globale, avec ses 30 satellites, devrait être en place en 2012, afin que Galileo soit pleinement opérationnel en 2013, tout juste avant l'entrée en fonction du système américain révisé et modernisé. On le voit, le temps presse.
(F.R.)