Jeremy Rifkin nous réconforte. Heureusement que Jeremy Rifkin est là, pour nous réconforter lorsque nous avons l'impression que l'Europe n'est pas assez efficace. Il avait déjà défendu par le passé, avec éloquence, la thèse que l'Europe est à l'avant-garde dans les domaines du changement climatique et de la révolution énergétique. Il est revenu à la charge avec encore plus de vigueur, dans ses commentaires désabusés sur la conférence organisée par les Nations Unies à Bangkok, conférence dont les conclusions sont, à son avis, dramatiquement insuffisantes. Il a été comme d'habitude pittoresque et peut-être un peu superficiel, mais efficace. L'augmentation de 3 degrés de la température de la terre, qui est, à son avis, la plus vraisemblable, nous ramènerait en arrière de 3 millions d'années, à l'ère pliocène, en éliminant la moitié de la vie, et il faudrait ensuite 10 millions d'années pour que la variété biologique actuelle puisse être rétablie.
Mais il a ajouté que par chance l'Europe existe, et qu'elle va lancer des initiatives « infiniment plus importantes que la conférence de Bangkok ». Il a contribué lui-même, Jeremy Rifkin en personne, à l'élaboration d'un projet européen qui va mettre en route la troisième révolution industrielle, avec le passage en 25 ans à l'économie «post combustibles fossiles et post-uranium» en éliminant les hydrocarbures et d'autres sources actuelles d'énergie. Comment ? Je le cite [J'ignore si un texte en anglais existe, je traduis d'une interview de M. Rifkin au Corriere della Sera], sans comprendre tout à fait, je le reconnais, les mécanismes qu'il décrit: des énergies renouvelables, conservées grâce aux nouvelles technologies à l'hydrogène, pourront être distribuées partout dans le monde grâce à un network global intelligent reprenant la technologie d'Internet. Comme pour les évolutions technologiques précédentes, cette révolution sera possible en mariant les nouvelles méthodes de production d'énergie avec le nouveau système de communication, permettant «la distribution démocratique des énergies alternatives». Et c'est l'Europe qui va réussir tout ça, avec la coopération de six Etats des USA (la Californie en tête) et du Canada. L'Europe est d'après lui la plus avancée dans ces nouvelles technologies et elle sera d'ici 30 ans autosuffisante sur le plan énergétique. L'UE, six Etats américains (en attendant, après 2008, l'ensemble des Etats-Unis, grâce à l'élection d'un nouveau président) plus le Canada conduiront la révolution ; la Chine et l'Inde devront suivre. Le tout sera chapeauté par un Traité post-Kyoto contraignant, qui liera juridiquement tous les pays.
« Nabucco» est-il condamné ? En attendant d'être mieux informé sur ces lendemains qui chantent, je reviens aux réalités plus modestes et moins rassurantes que nous offre l'actualité, tout en remerciant Jeremy Rifkin pour la confiance et l'élan qu'il transmet aux Européens, éternels sceptiques. Je commence par le dossier des pipe-lines et des gazoducs, qui loin de se clarifier se complique. Je ne regrette pas de m'être limité, dans mon survol précédent sur l'actualité énergétique (trois commentaires dans la semaine 23-27 avril), à rappeler les ambitions russes et les tentatives de réponse européenne et à poser des questions, en concluant: «j'en écrirai davantage quand j'aurai mieux compris». Or, la situation est encore plus embrouillée qu'auparavant.
Le Premier ministre hongrois Ferenc Gyurcsany a fait quelques déclarations étonnantes. Après avoir conclu avec la Russie un accord sur la prolongation dans son pays du gazoduc Blue Stream, qui pourra ainsi transporter jusqu'au cœur de l'UE le gaz russe et d'autres pays de l'ex-URSS à travers la Mer Noire, il a indiqué que cette participation à Blue Stream implique le retrait de son pays du projet Nabucco, et donc la mort de celui-ci. Il a affirmé que Nabucco est «un long rêve», et que son pays en a assez des beaux rêves. Á l'objection qu'ainsi la politique énergétique européenne sauterait en l'air, il aurait répondu que l'on ne peut pas faire sauter quelque chose qui n'existe pas. De l'avis des experts, la situation est la suivante:
sans la participation hongroise, Nabucco perdrait une grande partie de son attrait économique ;
Gazprom aurait promis de faire de la Hongrie un centre essentiel pour la distribution du gaz russe en Europe, en y construisant des installations de stockage, gestion et distribution ;
le prolongement de Blue Stream est soutenu par un pouvoir politique ferme et déterminé, alors que Nabucco fait encore l'objet de réticences et perplexités de la part des firmes (turques, autrichiennes, bulgares, roumaines et bien entendu hongroises) qui devraient participer au financement. Elles réclament des assurances sur l'ampleur réelle des réserves de gaz dans la région de la Mer Caspienne et sur les intentions de l'Iran qui sera associé au projet le moment venu. La firme hongroise impliquée est MOL, la même qui a créé une entreprise commune avec Gazprom. Le gazoduc Blue Stream est alimenté principalement par les réserves sibériennes contrôlées par Gazprom, et recueillera au passage les ressources de la région de la Mer Caspienne. Certes, pour l'Azerbaïdjan et la Géorgie, le trajet du Nabucco est le plus direct pour arriver en Occident, mais sur le territoire turc les parcours de Nabucco et de Blue Stream seraient largement parallèles.
L'abandon du projet Nabucco signifierait que la Russie aurait le contrôle complet des fournitures de gaz à l'UE en provenance des pays de l'ancienne URSS, grâce au réseau comportant (du Nord au Sud) le gazoduc en construction sous la mer Baltique, ceux qui déjà existent traversant la Biélorussie ou l'Ukraine, et le prolongement de Blue Stream. Ce qui m'étonne est que le Parlement européen (qui consacre des débats passionnants à plusieurs aspects de la situation énergétique de l'Europe, voir plus loin) donne l'impression de négliger cet aspect essentiel. Les parlementaires hongrois ne pourraient-ils pas fournir des indications ? Le Commissaire à l'énergie ne pourrait-il pas être interrogé sur la situation réelle de Nabucco ?
«Ouvrir les yeux des politiciens de Bruxelles». Entre-temps, en Russie est en train de naître et de se consolider un géant pétrolier, Rosneft, qui, grâce à la reprise progressive des anciens actifs de Ioukos, contrôle davantage de réserves que n'importe quel autre groupe au monde. Mais avec une différence: Ioukos était une entreprise privée, Rosneft est contrôlé par l'Etat.
Dans ce cas également, comment connaître toute la vérité ? Les avocats de l'ancien propriétaire de Ioukos (qui est toujours emprisonné) contestent le découpage qui résulte des enchères dans lesquelles les actifs de la société ont été vendus, et certains observateurs font grief aux entreprises ENI (Italie) et E.ON (Allemagne) d'avoir collaboré à ces opérations, et ils en déduisent une sorte de «triple alliance» Russie/Allemagne/Italie. Ce qui est vrai, c'est que le participant russe au Forum Europe/Russie organisé récemment à Vienne, M. Simonov, de Gazprom s'est félicité de la présence active d'ENI aux enchères citées ainsi que de la bonne collaboration qui existe au niveau des entreprises, en ajoutant que pour consolider la coopération énergétique UE/Russie, ce qui reste à faire est «d'ouvrir les yeux des politiciens de Bruxelles» qui, à son avis, réagissent parfois de manière hystérique. Pour cet aspect également, j'aimerais bien des questions et une discussion au sein des commissions compétentes du Parlement européen, où à première vue, l'on évite d'aborder certains aspects délicats ou brûlants.
Enseignements de débats au PE. La commission parlementaire Industrie, Recherche, Energie du PE est en train de discuter du fonctionnement du marché intérieur gaz/électricité, du dégroupage (Unbundling), du «troisième paquet» de directives que la Commission envisage, sur les énergies renouvelables, du nucléaire, de la politique étrangère européenne en matière d'énergie. Des rapports sont en préparation sur ces différents aspects, et il faut évidemment les attendre pour parler de positions du Parlement européen. Mais des indications intéressantes apparaissent déjà. J'apprends, par les analyses rédigées par M. A.Ferron au nom de l'association Confrontations Europe, que le rapporteur sur les perspectives du marché intérieur du gaz et de l'électricité, Alejo Vidal-Quadras, reconnaît que l'Unbundling total entre producteurs et distributeurs représente peut-être la solution idéale, mais que l'on ne peut pas l'appliquer sans discernement à toutes les situations nationales. Il faut en outre opérer une distinction entre le gaz et l'électricité, dont les marchés sont radicalement différents. Les positions des groupes politiques diffèrent, mais aussi bien Herbert Reul (PPE) que Claude Turmes (Vert) sont d'accord sur un point: la Russie devrait elle aussi appliquer l'Unbundling dans le cas de Gazprom, sinon la concurrence serait faussée.
Le rapporteur sur le nucléaire Herbert Reul réclame un vrai débat; sachant que de toutes façons il y aura du nucléaire, le mieux est d'en parler. Mais quelques échanges de propos indiquent que la discussion ne sera pas simple, ainsi que d'ailleurs vient de le confirmer la documentation supplémentaire présentée par les Verts (voir notre bulletin d'hier) et le débat en plénière sur la révision du Traité Euratom (voir les pages suivantes). Un avant-goût a été offert, dans la commission citée, par l'échange de propos entre Miloslav Ransdorf (à son avis, l'indépendance des pays baltes à l'égard de la Russie est représentée par la centrale nucléaire en construction en Lituanie) et Rebecca Harms, selon laquelle la coopération et la compréhension réciproques entre l'UE et la Russie sont indispensables. Fiona Hall a soulevé le concept de la «malédiction pétrolière», c'est-à-dire les effets pervers de la manne financière du pétrole, en indiquant le Nigeria (exemple que de mon côté j'avais cité pour conclure mon commentaire du bulletin n° 9419). La discussion a porté aussi sur l'inclusion éventuelle des centrales nucléaires parmi les «infrastructures critiques» soumises à une surveillance spéciale (mais Christian Ehler a mis en garde contre le danger d'une surréglementation).
J'ai remarqué également l'intervention de Vittorio Prodi soulignant que l'OMC a sa propre logique, impliquant la libéralisation des échanges comme un objectif en soi ; il faudrait, à son avis, changer l'unicité de cet objectif et prévoir des sanctions non seulement pour les infractions aux règles commerciales mais aussi pour les atteintes à l'environnement.
(F.R.)