Un double exposé de Jean-Claude Juncker, sur le prochain traité européen et sur la situation économique et l'actualité de l'euro, suivi de réponses aux questions. Que demander de plus ? C'est arrivé ce jeudi matin, au sein de la section spécialisée « Union économique et monétaire, cohésion économique et sociale» du Comité économique et social, présidée par Georgios Dassis, du groupe des travailleurs, et je suis heureux d'en rendre compte tout de suite. M. Juncker a parlé sans texte écrit ni notes, en toute spontanéité, sans renoncer à quelques phrases pointues ; la partie «constitutionnelle» de son intervention a été pour ainsi dire improvisée, car elle ne figurait pas dans le programme. Il est clair que ma signature en tête de ce commentaire est amplement abusive, le vrai auteur de ce qui suit étant le président du Groupe de l'euro. Qui s'en plaindra ?
Nouveau Traité: ce qui est acquis, ce qui est indispensable. Après avoir rencontré mercredi le Premier ministre néerlandais Jan Peter Balkenende et après plusieurs autres contacts et conversations téléphoniques, M. Juncker a fait le point comme suit sur les orientations relatives au nouveau Traité destiné à remplacer le projet actuel de Traité constitutionnel:
a) tous les Etats membres sont d'accord sur la nécessité d'un nouveau Traité qui ne s'appellera pas Constitution. L'abandon de ce terme n'est pas gênant, car il peut tromper les opinions publiques en faisant croire au projet d'un super-Etat européen qui se superposerait aux identités nationales ;
b) il n'existe d'autre solution valable que de garder l'essentiel de la première partie du projet actuel, afin de rendre à l'UE l'efficacité institutionnelle et la capacité de décision que le bâtard Traité de Nice n'assure pas ;
c) M. Juncker a exprimé son étonnement et sa déception en constatant que certains gouvernements prétendent que l'on n'aurait pas besoin de la deuxième partie, la Charte des droits fondamentaux. Il a été sur ce point ferme et presque sarcastique: l'UE donne à longueur de journées des leçons aux autres qui ne respectent pas les droits individuels et collectifs, et elle refuserait de définir ces mêmes droits pour elle-même ! L'UE a-t-elle l'intention d'être «meilleure à l'extérieur qu'à l'intérieur» ? D'une façon ou l'autre, la Charte doit être présente dans le nouveau Traité. M. Juncker rejette l'idée courte qu'à terme l'UE soit une simple zone de libre-échange, alors qu'elle doit être une « Communauté de valeurs » ;
d) certains éléments de la troisième partie doivent être sauvegardés. Veut-on renoncer à la base légale d'une politique européenne de l'énergie ? À l'amélioration structurelle de l'espace commun de liberté, sécurité et justice ? Comment combattre alors la criminalité transfrontalière ? M. Juncker s'est exclamé:
« Ceux qui ont compris l'espace sans frontières, ce sont les bandits, ceux qui ne l'ont pas compris, ce sont les Etats ». Et ce serait inconvenant de ne pas conserver les ouvertures dans le domaine social.
Le chemin à suivre. En se qualifiant de ni optimiste ni pessimiste mais de réaliste, M. Juncker a estimé que les 21 et 22 juin les chefs d'Etat ou de gouvernement devraient laisser de côté les questions relatives à la structure du nouveau traité ainsi que les débats théoriques qui « n'intéressent pas les peuples et très peu les décideurs », en se concentrant sur une liste des éléments de substance à retenir, c'est-à-dire sur le contenu du texte ; on discuterait ensuite comment et dans quelles structures ces éléments seraient insérés.
En répondant à une question sur les modalités de la négociation, M. Juncker n'est pas favorable à l'hypothèse d'une nouvelle Convention. L'expérience de la négociation où les gouvernements seraient minoritaires, avec une large participation d'autres catégories, a été faite et elle a échoué, car deux Etats membres ont rejeté le projet et d'autres gouvernements, après l'avoir signé, n'ont pas osé le soumettre à la ratification (ce qui était pourtant pour eux une obligation juridique). Il vaut mieux, selon M. Juncker, revenir à la négociation intergouvernementale, en tenant compte de tous les éléments recueillis, et étant entendu qu'une association du Parlement européen aux travaux doit être envisagée.
Conjoncture économique favorable, faiblesses structurelles. La deuxième partie de l'intervention de Jean-Claude Juncker, celle qui était programmée, a commencé par la mise à jour des perspectives économiques, sur la base des analyses et prévisions les plus récentes. On s'attendait à un certain ralentissement de la croissance en 2007 par rapport à 2006, en raison de l'évolution aux Etats-Unis et des effets de la hausse de la TVA en Allemagne ; on estime à présent que l'année en cours sera aussi favorable que la précédente, aussi bien pour la croissance que pour la réduction du chômage. La hausse de la TVA allemande n'a pas ralenti la demande interne. Les déficits publics baissent pour la troisième année consécutive, car les programmes budgétaires des Etats membres sont dans l'ensemble positifs. À la fin de l'année ou au début de l'année prochaine, aucun Etat membre ne sera en situation de déficit excessif au titre du Pacte de stabilité.
La conjoncture favorable ne doit toutefois pas ralentir les réformes. Le Pacte de stabilité révisé, en rendant en partie plus élastiques les règles applicables aux cas de déficits budgétaires excessifs, a en même temps renforcé le «volet préventif», c'est-à-dire les orientations de politique économique à respecter en période de croissance. Les disponibilités budgétaires supplémentaires doivent être utilisées en priorité pour réduire les déficits, car, dans plusieurs Etats membres, le niveau d'endettement est encore trop élevé. M. Juncker a indiqué que le président du Groupe de l'euro (c'est-à-dire lui-même) insistera afin que les règles soient respectées et les recettes supplémentaires utilisées pour réduire la dette publique et pour financer les réformes structurelles, indispensables notamment pour faire face aux effets du vieillissement de la population. Il reste des progrès à faire, mais l'image d'une Europe immobile est fausse: beaucoup de réformes ont été réalisées, il faut les poursuivre et surtout mieux les coordonner entre les Etats membres.
Les critiques à l'égard de l'euro ne tiennent pas debout. Les critiques aux effets de l'euro, que l'on entend notamment en France, « ne sont pas sérieuses », a affirmé M. Juncker, ni à propos de la croissance et encore moins à propos de la création d'emplois. Les chiffres relatifs au nombre d'emplois créés depuis que l'euro existe et ceux concernant l'inflation sont à la disposition de tout le monde: ils sont nettement meilleurs que ceux de la période précédente. La stabilité de l'euro a en outre permis de limiter radicalement les effets de la hausse des cours du pétrole et il a libéré l'Europe du fléau des dévaluations compétitives. En tant que ministre des Finances, M. Juncker avait compté 25 alignements des taux de change des monnaies communautaires. Assainir sa monnaie au détriment du voisin, c'est une pratique qui a heureusement disparu. La stabilité de la monnaie européenne protège même les pays qui ne font pas partie de la zone euro (par exemple, la Suède et le Royaume-Uni) et «elle protège les peuples même quand ils ne s'en rendent pas compte», cette dernière remarque visant notamment la France après son «non» au projet constitutionnel.
Globalement, l'euro est «un véritable bouclier contre les éléments dangereux de la mondialisation». Il faut maintenant réfléchir sérieusement à l'amélioration de sa représentation extérieure et renforcer les mécanismes de gestion de la politique monétaire afin de «gérer l'euro de façon collective».
Les critères de l'adhésion à l'euro ne peuvent pas être modifiés. Un conseiller lituanien avait demandé si le critère de l'inflation ne pourrait pas être assoupli, compte tenu du fait qu'en période de rattrapage économique, avec une expansion très forte, les pays d'Europe centrale et orientale connaîtront nécessairement, à titre temporaire, un taux d'inflation supérieur à la moyenne.
M. Juncker a souligné que la modification des critères impliquerait une révision du Traité, à l'unanimité, et que le seul fait d'en discuter pourrait provoquer à l'extérieur de l'UE une «crise de crédibilité» à l'égard de l'euro. Il faut faire preuve d'une circonspection maximale en cette matière, et réfléchir aux marges d'interprétation possibles sans toucher aux textes. M. Juncker a toutefois vigoureusement contesté l'impression que les pays de l'euro (ou certains d'entre eux) sont hostiles à l'entrée de nouveaux pays dans la zone. Lorsqu'un Etat membre respecte les critères de convergence, il a le droit d'adhérer à l'euro ; aucun pays de la zone ne peut s'y opposer ni ne le souhaite. A la naissance de l'euro, on s'attendait à ce que cinq ou six pays y participent ; ils ont été bien plus nombreux, et aujourd'hui on est arrivé à 13.
Relations entre la monnaie, la coordination économique et l'unité politique. M. Juncker n'a pas épousé entièrement la conception de certains milieux allemands selon laquelle la monnaie unique ne peut pas exister durablement sans unité politique. Le lien, à son avis, inéluctable est celui entre la monnaie et la coordination des politiques économiques ; si ce stade n'est pas atteint, la gestion et la stabilité de l'euro en seraient affectées, avec un risque sérieux de perte d'influence. L'histoire prouve en revanche qu'une unité politique totale n'est pas strictement indispensable, mais il faut alors une volonté politique forte,
Par ailleurs, M. Juncker ne croit pas que l'euro soit actuellement trop fort ; il était trop faible auparavant. Toutefois, au-delà d'un certain niveau, un problème d'exportations pourrait se poser.
Mieux répartir les fruits de la croissance. M. Juncker a clarifié le concept de «modération salariale»: il ne signifie pas que les augmentations des salaires soient à proscrire, mais qu'elles doivent être en rapport avec l'amélioration de la productivité. Sinon, l'on crée de l'inflation, préjudiciable pour tous. Mais si la productivité s'améliore, les augmentations salariales représentent un «ajustement naturel».
En répondant à une question d'un syndicaliste italien, M. Juncker a été beaucoup plus loin. Il a affirmé qu'il faut mettre fin à « cette stupidité que sont certaines rémunérations surfaites » de managers ou d'actionnaires. Lorsque « les bénéfices des grandes entreprises explosent, ils sont parfois distribués sans gêne et sans bornes ». Il faut faire bien attention à ce genre de dérapages, en réfléchissant à d'autres modes de distribution des bénéfices (participation des travailleurs et autres). On doit retrouver « la bonne mesure et l'équilibre car certains comportements ne cessent de troubler » et ils menacent la paix sociale. (F.R.)