La voie du succès. Les péripéties des négociations du Doha round au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) renforcent ma conviction que la voie pour surmonter les difficultés consiste à conclure l'accord sur la base des résultats qui sont, en principe, déjà acquis (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9388). L'effet positif serait double: consolider définitivement ce qui a été négocié jusqu'à présent (qui dépasse largement les résultats de tous les rounds précédents de négociations commerciales multilatérales), et éviter la méfiance et les accusations réciproques entre les protagonistes de la négociation qui pourraient avoir des répercussions politiques sérieuses. Je ne crois pas à l'efficacité des efforts en cours pour accroître de manière substantielle les concessions respectives, ceci pour trois raisons: les Etats-Unis ne sont pas politiquement en mesure d'accepter une réduction radicale de leurs soutiens à l'agriculture nationale ; les pays émergents (en premier lieu le Brésil et l'Inde) ne peuvent pas diminuer sensiblement leur protection dans le secteur industriel et dans les services, car la «règle de la nation la plus favorisée» les obligerait à étendre toutes les concessions à la Chine (qui deviendrait le grand gagnant de l'opération) ; l'UE, le Japon, la Corée, la Suisse, la Norvège, et d'autres pays qui se cachent derrière l'Europe, ne peuvent pas ouvrir davantage leurs frontières aux produits agricoles du monde entier sous peine de tuer l'activité agricole chez eux.
Un crime contre l'humanité ? Deux documents récents renforcent ma conviction que l'abandon ou la réduction radicale de la production agricole en Europe et aux Etats-Unis ne provoquerait pas seulement un désastre écologique et social dans les pays concernés, mais constituerait - osons le terme - un crime contre l'humanité. Tout d'abord, les analyses du «groupe Saint-Germain» (un groupe de réflexion dont fait partie le parlementaire européen Stéphane Le Foll) indiquent que la production agricole destinée à l'alimentation devrait être multipliée par 2 ou 3 pour nourrir la population mondiale (laquelle pourrait atteindre 9 milliards de personnes au milieu de ce siècle) et pour vaincre le fléau de la malnutrition (qui, contrairement à certaines évaluations optimistes, tend à s'étendre). Cette situation impose de prendre en compte « les aspects non marchands de la production agricole », ce qui signifie en clair: ne pas considérer la concurrence mondiale fondée sur les coûts comme le seul élément qui détermine la production agricole. Stéphane Le Foll a, dans un entretien avec Paul Fabra (qui en a rendu compte dans Les Echos), attribué une importance fondamentale à l'aspect culturel de la production alimentaire, dont l'essentiel devrait, selon une définition britannique, être «frais, local et saisonnier». Mais est-il possible de maintenir et développer les productions locales sans un certain niveau de protection vis-à-vis de l'extérieur ? «Bien sûr que non», a répondu M. Le Foll, en ajoutant qu'il faudra aussi «davantage de travailleurs dans les champs». Cette orientation implique des changements considérables de la politique agricole européenne (la PAC), afin que les producteurs ne soient pas entièrement transformés en «assistés sociaux » ; mais ceci est une affaire interne de l'UE.
J'ajoute de mon côté qu'un niveau raisonnable de protection vis-à-vis de l'extérieur est d'autant plus indispensable que l'UE doit maintenir et même renforcer ses efforts pour que sa production alimentaire respecte de plus en plus la nature, la qualité des produis et les animaux. Les obligations à cet égard ont un coût que l'Europe et les agriculteurs doivent accepter, si on les met à l'abri de la concurrence sauvage.
« Effet magique » de l'UE en Pologne. Le deuxième document est l'enquête de Daniel Bastien sur les effets de la PAC en Pologne. Pour une partie du pays, c'est une renaissance. Les aides de l'UE et l'alignement des prix sur les cours européens ont permis des transformations et des investissements impensables auparavant. 15 millions de petits exploitants bénéficient de ce qui est défini comme « l'effet magique de l'Europe ».
Grâce aux Fonds structurels de l'UE, dans la zone concernée les infrastructures « ont davantage évolué qu'en quarante ans de communisme », en relançant, dans les zones rurales, aussi des activités autres que l'agriculture. L'équilibre territorial du pays sera sauvegardé, car le vice-ministre polonais de l'agriculture, Jan Krzysztof Ardanowski, a déclaré: « L'Europe a montré que la concentration des terres détruisait les villages, la culture et les traditions. Nous ne voulons pas de migrations des campagnes vers les villes. Notre plan 2007-2013 de développement rural, qui doit être prochainement approuvé à Bruxelles, vise à créer les conditions pour que les gens restent sur place ». Le programme européen Leader contribue d'ailleurs à réévaluer le niveau d'éducation sur place et à dispenser formations et qualifications.
M. Bastien a toutefois rappelé que «le système européen de soutien est menacé à partir de 2013 par les négociations de l'OMC». Je voudrais pouvoir le rassurer à ce sujet, lui et surtout les paysans polonais.
(F.R.)