Respecter l'histoire. Le logo retenu, après un large concours, pour célébrer le cinquantième anniversaire du Traité de Rome, est mensonger. Il affirme: «Together since 1957.» Ce n'est pas vrai. En 1957, les pays qui ont créé la CEE étaient à peine six. Les autres étaient soit indifférents, soit pas encore libres, soit hostiles, comme le Royaume-Uni, qui a fait de son mieux à l'époque pour faire échouer l'entreprise. Et du point de vue linguistique, l'anglais n'était pas une langue communautaire: ni le Traité qu'on commémore, ni la réglementation européenne n'existaient en anglais. Il a fallu attendre encore une vingtaine d'années.
Ce n'est pas grave ? Peut-être. Mais, pour les «anciens», ce slogan sonne faux. On ne doit pas tricher avec l'histoire de l'unification européenne, suffisamment belle pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en rajouter.
Un geste de respect. Je comprends très bien que mon orientation favorable au retrait des troupes européennes de l'Afghanistan ne soit pas partagée par tous, et en particulier par M. Landaburu (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 9294). Mais je voudrais l'expliquer par quelques considérations. Les informations récentes indiquent à quel point l'évolution là-bas est désastreuse. Des journalistes qui ont enquêté sur place ont constaté que la population est favorable aux talibans dans la proportion de 80% et qu'elle considère la présence militaire occidentale comme une occupation. En Europe même, certaines forces politiques et des magistrats estiment que ceux qui se rebellent là-bas ne sont pas des terroristes mais des «résistants». On sait ce que ce terme signifie dans l'histoire européenne du siècle passé.
Au-delà des considérations stratégiques, cette situation est inacceptable. L'objectif de l'Europe est d'apporter la paix, la stabilité et la relance économique ; or, rien ne va dans cette direction. Dans les zones afghanes où, théoriquement, un pouvoir civil existe, il ne contrôle rien. Ailleurs, le pouvoir avait été pris par les trafiquants et les criminels avant même que les talibans arrivent. A Kaboul, la population est dans la misère alors que les rois de la drogue et les voleurs de l'aide internationale (européenne y comprise) s'enrichissent. Dans les campagnes, les paysans se rebellent contre la destruction des cultures d'opium, leur unique richesse.
Responsabilités. Je sais bien que les Afghans ne sont pas responsables, pour l'essentiel, de ce désastre. Avant les invasions qui ont endeuillé leur pays, ils étaient évidemment de religion islamique, mais ils pratiquaient la tolérance, pas le fanatisme: tous les témoignages coïncident. Les historiens s'interrogent encore sur les raisons qui ont amené M. Brejnev à occuper leur pays. Les Américains ont alors armé et aidé les talibans pour nuire à l'URSS. Ainsi, les talibans, soutenus par les Etats-Unis, par le Pakistan et par certains pays arabes, ont pu imposer leur tyrannie et ramener les femmes à une forme d'esclavage, à quoi s'ajoute la destruction des richesses culturelles du pays (Bouddhas de Bamyan). Les efforts du commandant Massoud pour réagir n'ont pas été suffisamment compris ni aidés par l'Occident, et les musulmans fondamentalistes l'ont sauvagement assassiné. Après la fin de l'URSS, les occidentaux ont réussi à chasser les talibans. Mais maintenant les Afghans s'opposent aux forces armées étrangères sur leur territoire.
Mon opinion ne se fonde pas seulement sur les enquêtes journalistiques. Je peux citer aussi le Think Tank «Senlis Council » parce qu'il est présent sur place et parce que ses conclusions sont opposées aux miennes: il estime que les troupes de l'OTAN doivent rester sur le terrain, avec un projet radicalement changé dont le Canada prendrait le leadership. Ses constatations sont accablantes: « Les talibans sont en train de gagner à la fois la bataille militaire et la bataille pour les cœurs et les âmes… L'extrême pauvreté suscite colère et ressentiments à l'égard de la communauté internationale et provoque l'insurrection, et le soutien aux talibans… L'éradication forcée de l'opium génère l'appui aux talibans… Certaines populations rurales ont tout perdu lorsque leurs champs d'opium ont été détruits.» D'ailleurs, la destruction de ces cultures n'a aucune efficacité car l'Afghanistan est devenu de loin le premier producteur mondial d'opium.
Je sais bien que les analyses du «Senlis Council» ont été contestées par des experts canadiens et par les Nations unies, leurs suggestions étant jugées «superficielles et illogiques», notamment celle de légaliser la culture de l'opium pour répondre à la demande mondiale d'analgésiques. Mais ses constatations restent.
La présence des forces de l'OTAN est-elle ressentie sur place comme une occupation étrangère ? Alors, il faut partir. La guerre aux trafiquants de drogue, au terrorisme et à l'extrémisme doit être poursuivie et même intensifiée, mais autrement. Le retrait des troupes européennes ne serait pas un acte de lâcheté ni de faiblesse, mais de respect pour le peuple afghan, libre mais également responsable de ses choix.
(F.R.)