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Bulletin Quotidien Europe N° 9238
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Comment sauver le « cycle de Doha» grâce à des objectifs raisonnables

Le désastre à éviter. La suspension des négociations du cycle de Doha de l'OMC n'a, de mon point de vue, rien de dramatique. Elle a même un grand mérite: éviter le désastre. Les pressions des partisans du libre-échange mondial sans réserves ni règles, et les anathèmes des milieux directement intéressés contre quiconque réclame certaines précautions sont tellement vifs et criés sur les toits qu'il était à craindre que les chefs d'Etat ou de gouvernement des principales puissances mondiales puissent leur céder au-delà du raisonnable (d'autant plus qu'ils ne donnent pas toujours l'impression de comprendre les enjeux véritables). En fait, les recommandations du Sommet du G8 ont été très génériques: conclure les négociations aussi vite que possible, rechercher un résultat équilibré, et ainsi de suite. Deux échéances sont indiquées: 2013 pour la suppression des subventions à l'exportation en agriculture, 2008 pour le libre accès total des pays les plus pauvres aux marchés des pays riches et, dans la mesure du possible, à ceux des pays émergents. Sur ces deux échéances, il y avait déjà accord à Genève, grâce à l'engagement de l'Europe sur le premier aspect et à l'exemple de l'UE sur le second. Rien de nouveau, donc, sauf le resserrement envisagé du calendrier.

Des calculs bêtes et absurdes. Certes, avoir évité la catastrophe est un résultat bien mince, mais c'est tout ce que l'on pouvait attendre de Saint-Pétersbourg. Le moment n'est pas encore arrivé où les négociations commerciales mondiales prendront davantage en considération les véritables urgences de l'humanité et de la terre: les risques pour l'environnement, l'écroulement de la biodiversité, la sous-alimentation d'une large partie de l'humanité, les menaces de famine. On en parle partout, sauf à l'OMC. Dans les négociations commerciales, chacun n'a en vue que son intérêt particulier. Les groupes de pressions s'agitent en chiffrant en milliards de dollars les prétendus avantages du libre-échange illimité, en évitant d'évaluer les pertes dans la biodiversité à cause de l'uniformisation des variétés animales et végétales et à la suite de l'invasion d'immenses territoires supplémentaires pour étendre les cultures de maïs, de soja et de manioc (qui, au-delà de certaines limites, détruisent les habitats naturels et dessèchent les terres humides). On invite l'Europe à abandonner son activité agricole en échange d'une ouverture supplémentaire des marchés extérieurs pour ses services, à l'aide de calculs absurdes selon lesquels l'agriculture ne contribue que pour 2% au revenu global européen, et les services pour 70%. Ces calculs sont faux et, surtout, ils sont bêtes. Détruisons les vignes, remplaçons les orangeraies par un centre sidérurgique (on l'a fait, pas un kilo d'acier n'en est jamais sorti) et les oliviers par des autoroutes, étranglons les zones rurales, ruinons l'équilibre territorial de nos pays. L'Europe aura perdu une partie de son âme et quelqu'un se sera enrichi.

Deux rapports récents de l'Office alimentaire et vétérinaire (OAV) de l'UE dénoncent l'importation de denrées qui ne respectent pas les normes européennes en termes de sécurité alimentaire, environnement et bien-être animal: additifs pour l'alimentation animale interdits en Europe, résidus de pesticides dépassant la norme... Ce sont des questions difficiles. L'UE renforce ses normes, les rend plus sévères, et les pays exportateurs ont l'impression qu'elle le fait avec des arrière-pensées protectionnistes. Mais si l'Europe veut mieux protéger ses consommateurs et améliorer la qualité de ses produits et sa sécurité alimentaire, elle ne peut pas ouvrir ses frontières à des produits qui ne respectent pas les mêmes exigences.

Trois éléments d'un compromis équilibré. Sur un plan plus général, plusieurs analyses indiquent que la manière dont la Chine et le Brésil développent certaines productions met en danger les équilibres écologiques de la planète. L'Europe a eu elle aussi ses responsabilités dans le passé, mais les dimensions sont différentes, et aujourd'hui l'UE (ainsi que d'autres pays qui sont depuis longtemps à l'avant-garde, comme la Nouvelle- Zélande) va dans le sens opposé. Le Doha Round peut et doit être sauvé, mais sur des bases saines et pas seulement mercantiles. Les pays pauvres, en Afrique surtout, doivent être encouragés à relancer une agriculture visant en priorité à satisfaire les besoins alimentaires de leurs populations, en abandonnant la monoculture pour l'exportation et en réduisant leur dépendance alimentaire. Les pays émergents doivent avoir la possibilité de protéger raisonnablement leurs marchés dans des domaines où ils ne sont pas encore compétitifs et où ils doivent consolider leurs résultats. Les Etats-Unis et l'Europe (mais aussi le Japon et bien entendu l'Inde) doivent conserver leur activité agricole, indispensable pour eux-mêmes et pour l'équilibre alimentaire mondial, tout en supprimant les aides artificielles à l'exportation.

Les intérêts du grand commerce ne représentent pas la priorité des priorités. (F.R.)

 

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