Se fonder exclusivement sur son quotidien habituel pour évaluer les résultats du Sommet de printemps, ce serait insuffisant. En général, ils en ont donné une vue incomplète, approximative et parfois imprécise. Loin de moi l'intention de gonfler les résultats de ce Sommet ; j'ai déjà indiqué «à chaud» dans cette rubrique que seul l'avenir permettra de comprendre si ses «conclusions» sont un catalogue de bonnes intentions ou si elles représentent un tournant en direction d'une politique commune de l'énergie.
L'Europe pourrait devenir un modèle. Je comprends et je partage les perplexités à l'égard des objectifs chiffrés insérés dans les textes. Plus on les relit et plus on s'interroge sur leur crédibilité: 2 millions d'emplois nouveaux par an jusqu'en 2010 ; économies d'énergie fixées à 20% à l'horizon 2020 ; une part de 15% d'énergies renouvelables en 2015 et 8% de biocarburants dans les transports à la même date… Ces chiffres valent ce qu'ils valent. Je préfère souligner que les orientations sur l'énergie retiennent un principe essentiel: celui du découplage entre l'expansion économique et la consommation énergétique. La règle selon laquelle la croissance de l'économie implique nécessairement un surplus d'énergie est brisée, et l'Europe est bien placée pour être, de ce point de vue, un exemple pour le monde. Plusieurs Etats membres sont à l'avant-garde pour les économies d'énergie ainsi que pour les aspects écologiques (voir, par exemple, l'inauguration au Danemark, dans le cadre du programme européen de recherche, de la plus grande installation mondiale pour piéger le CO2, première étape vers des centrales électriques à émissions quasi nulles). Quant aux énergies renouvelables, si l'UE et les Etats membres s'engagent vraiment dans l'entreprise, avec les soutiens financiers temporaires nécessaires et sans craindre de toucher aux intérêts des grandes entreprises pétrolières et des pays tiers grands producteurs de pétrole où qu'ils soient, alors la révolution énergétique peut vraiment réussir en Europe et modifier l'évolution écologique et économique du monde.
Le Sommet a-t-il vraiment ouvert la voie dans cette direction ? Pour le moment, il a transformé le climat politique par rapport à l'époque toute proche où plusieurs Etats membres, y compris les plus grands, s'opposaient à l'idée en elle-même d'une stratégie énergétique commune. Mais plusieurs éléments du programme indiqué demeurent incertains et parfois velléitaires.
1. Aspects négligés Le Sommet a repris dans l'ensemble le contenu du Livre vert de la Commission, mais en laissant de côté le renforcement de mécanismes existants (concernant notamment les stocks et les réserves) et les innovations institutionnelles telles que la création d'un régulateur européen du marché à côté des régulateurs nationaux, d'un «Centre européen de coordination des réseaux» et d'un « Observatoire européen de l'approvisionnement énergétique ». Le président du Conseil européen a expliqué que l'objectif n'est pas de créer une superbureaucratie européenne mais une stratégie commune et de renforcer la coordination entre les organismes nationaux. Mais pour d'autres chefs de gouvernement, le pas accompli «n'est qu'un début ».
2. Compétence nationale. Il n'a pas été question de déterminer au niveau européen la répartition des différentes sources d'énergie (energy mix). Compte tenu des orientations divergentes en matière d'énergie nucléaire, le respect des compétences nationales pour cet aspect était inévitable, et il le restera.
3. Politique étrangère. La politique énergétique est désormais considérée comme un une partie intégrante de la politique étrangère de l'Union, et Javier Solana y sera immédiatement impliqué avec la Commission. C'est essentiel, car l'UE devra de plus en plus parler d'une seule voie en matière d'énergie. Cela dit, l'intention d'obtenir que la Russie ratifie rapidement la Charte de l'énergie et le «protocole relatif au transit» du gaz est une illusion, même si elle est indiquée expressis verbis dans les «conclusions». Ce sera une négociation longue et difficile, en y associant l'aspect des investissements européens en Russie.
4. Une chance nouvelle. L'appui vigoureux confirmé aux sources renouvelables d'origine agricole et à la biomasse implique une attention multipliée aux nombreux aspects encore ouverts et aux différentes options possibles. C'est une nouvelle chance pour l'agriculture européenne, mais gare aux erreurs.
5. Questions ouvertes. Pour les aspects relatifs aux réseaux transeuropéens et au fonctionnement du marché intérieur, le Sommet a fixé des principes. Les questions d'accès à l'approvisionnement qui préoccupent l'Espagne et la Pologne et celles relatives aux OPA et à la concurrence n'ont pas été évoquées dans les travaux officiels, mais elles étaient présentes dans les esprits (et dans les déclarations). J'y reviendrai.
(F.R.)