Bruxelles, 23/03/2006 (Agence Europe) - Il faudra boucler le cycle de Doha à la fin de cette année car « il n'y aura pas de prolongation du mandat de négociation américain », a prévenu jeudi le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, entendu par les membres de la commission du Commerce international du Parlement européen présidée par le socialiste espagnol Enrique Baron. « Aux Etats-Unis, les républicains sont moins enclins au libre-échange qu'ils ne l'étaient il y a dix ans et les démocrates y sont plus hostiles que par le passé. Nous ne devons donc pas manquer la fenêtre d'opportunité offerte par l'échéance fin 2006 », a expliqué
M. Lamy en répondant à la sociale démocrate-allemande Erika Mann. « On peut se demander s'il est normal qu'un Etat membre doit contraindre les autres à tenir son rythme, mais c'est un fait. Et, si cette échéance est manquée, cela sera un sérieux problème. D'abord pour les Etats membres de l'OMC, en particulier les pays en développement (PED) qui paieraient le prix fort puisque l'organisation est, en quelque sorte, une police d'assurance contre la loi du plus fort pratiquée dans les accords bilatéraux. Ensuite pour l'OMC elle-même car le multilatéralisme serait remis en cause », a averti l'ancien Commissaire européen au Commerce. Si, lors de la conférence de Hong-Kong (qui a été, selon lui, un « succès modeste »), les 149 ministres du Commerce de l'OMC se sont entendus sur les principes d'une réduction plus forte des tarifs les plus élevés et de la prise en compte d'intérêts défensifs des PED (flexibilités spéciales pour les produits spéciaux et clause spéciale de sauvegarde), « l'agriculture demeure néanmoins au cœur des négociations, car le secteur agricole reste en retard de plusieurs cycles par rapport à d'autres éléments des échanges internationaux », a souligné M. Lamy. A l'approche du 30 avril, date à laquelle les partenaires à l'OMC devront avoir arrêté leurs modalités (chiffres et autres dispositions) sur l'agriculture et les biens manufacturés, « la situation est désormais bien connue »: Union européenne, Etats-Unis et pays émergents du G-20 doivent maintenant parvenir à un compromis sur l'ampleur des réductions des subventions internes en agriculture, des réductions sur les tarifs agricoles et des baisses de droits de douane sur les produits manufacturés. Si certains points restent en suspens - comme les questions des règles, de la facilitation des échanges (qui doit permettre une accélération des flux commerciaux, notamment en faveur des PED) et des indications géographiques (sur lesquelles « les positions restent extrêmement éloignées ») - et si les pourparlers sur les services viennent réellement de commencer, « ce ne sont plus des paramètres, mais des chiffres (sur les biens agricoles et les NAMA) que nous voulons », a insisté M. Lamy, avant d'expliquer que « la clé des chiffres est entre les mains du triangle que forment ces trois acteurs ». « Aujourd'hui, on examine des simulations qui permettent de tester les possibilités des uns et des autres tant sur le plan offensif que défensif », a-t-il indiqué, en estimant que « l'heure de vérité approche ». « Ce qu'il faut faire est assez clair: les Etats-Unis doivent bouger sur les soutiens internes, le G-20 doit bouger sur les tarifs industriels, mais l'Union devra faire preuve de flexibilité sur le chiffre de réduction de ses tarifs agricoles ainsi que sur le nombre de produits sensibles à protéger de la baisse généralisée des droits de douane », a prévenu le directeur général de l'OMC. Mais pour l'heure, « la somme des offres mises sur la table est insuffisante et, aussi bien en termes d'accès au marché qu'en termes de disciplines (sur les soutiens internes), un recalibrage des chiffres est nécessaire », a-t-il averti.
Interrogé ensuite par la presse sur la possibilité qu'il propose lui-même un texte de compromis si les trois principaux acteurs ne parviennent pas à un point d'équilibre entre les efforts qu'ils doivent consentir, M. Lamy a répondu: « Non, je n'en ferai pas, car je n'ai pas de combinaison secrète de chiffres à mettre sur la table et je n'ai ni monopole d'initiative, ni pouvoir d'initiative ». « Les suggestions doivent venir des membres de l'OMC », a-t-il insisté, en estimant par ailleurs qu'une réunion au niveau ministériel pour finaliser un accord d'étape sur les modalités fin avril serait « nécessaire ».
Au cours du débat, le libéral belge Johan Van Hecke s'est demandé « comment briser le manque de volonté de beaucoup de pays membres qui ne voient pas un intérêt à davantage de libéralisation des échanges et adoptent plutôt une attitude défensive ». La verte britannique Caroline Lucas a remis en cause le principe du single undertaking, l'engagement unique qui exige un accord global sur plusieurs volets et donc une progression simultanée dans tous les domaines de négociation (biens agricoles, NAMA et services). « Si ce principe doit être remis en cause, ce sera une fois que le cycle de Doha sera bouclé », lui a rétorqué M. Lamy. A la question, soulevée par plusieurs députés, de savoir si la Chine va consentir elle aussi à faire des efforts, M. Lamy a répondu: « la Chine va devoir payer elle aussi ». « La différence entre ses tarifs consolidés et ses tarifs appliqués - qui est parfois considérable pour l'Inde ou notable pour le Brésil - est toute petite », a-t-il expliqué avant de conclure: « Toute réduction tarifaire impliquera donc des réductions beaucoup plus rapides pour la Chine sur ses tarifs appliqués que pour l'Inde et pour le Brésil ».