Bruxelles, 01/02/2006 (Agence Europe) - Intervenant mercredi devant des représentants du Parlement européen et des parlements des Etats membres de l'UE (qui étaient réunis les 31 janvier et 1er février à Bruxelles dans le cadre du Forum « Les parlements sur la route de Lisbonne » pour évaluer les réformes, discuter des meilleures pratiques et discuter des moyens pour développer une meilleure coopération interparlementaire), le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a invité les députés européens et députés nationaux à « aiguillonner » leurs dirigeants politiques « pour qu'ils tiennent leurs promesses de modernisation » en faveur de la croissance et de l'emploi. « En analysant les 25 plans d'action nationaux (dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne révisée), la Commission a pu constater que tous les éléments étaient enfin en place à tous les échelons pour entamer une nouvelle étape. Nous voilà maintenant au pied du mur: le moment est venu de tenir nos engagements et de passer à la vitesse supérieure », a expliqué M. Barroso avant d'appeler les parlementaires à « participer dès maintenant à l'accélération des réformes » et à « rappeler à leurs dirigeants les engagements qu'ils ont pris, à les en rendre comptables et à les pousser à aller toujours plus loin dans la réalisation des objectifs de l'Union ».
Au cours du débat, les interventions des élus nationaux ont fait ressortir une certaine hétérogénéité dans la participation des parlements nationaux dans le débat sur l'Agenda de Lisbonne révisé à l'échelle de chaque Etat membre. Si, par exemple, les représentants des parlements estonien, letton, lituanien, slovène et tchèque ont fait part de l'étroite implication de leurs institutions dans le processus de mise en œuvre des programmes de réforme, d'autres, comme un représentant portugais, ont déploré la faible participation de leur parlement au débat. « La responsabilité d'une plus grande efficacité des plans d'action nationaux incombe avant tout aux parlements nationaux », a martelé un député britannique. « Cinq ans après le lancement de la Stratégie, on entend le moulin tourner mais on ne voit pas de farine. Tous ceux qui critiquent l'Europe le font parce que croissance et emploi ne sont pas au rendez vous. La mise en place de concepts plus affinés, une implication plus étroite des parlements nationaux et une plus grande coordination entre ceux-ci et le Parlement européen sont indispensables », a souligné pour sa part le Président du parlement autrichien, Andreas Khol, avant d'affirmer: « cette réunion doit être un incitant à passer à l'action ».
En ouverture du débat, le Chancelier autrichien et Président du Conseil européen, Wolfgang Schüssel, a rappelé que « pour combler le fossé entre le peuple européen et la politique, entre les citoyens de l'Union et ses institutions, le dialogue entre les parlements nationaux et les institutions constitue un point essentiel ». « L'Europe ne pourra regagner en popularité que si nous avons le courage de faire comprendre aux citoyens que l'Europe n'est pas une réalité lointaine qui discute avec les citoyens via un mégaphone. Nous avons des instruments pour éviter de régler les conflits avec le sabre: le dialogue qui permet de trouver des solutions pragmatiques pour l'ensemble de nos citoyens », a poursuivi le Chancelier. Se félicitant « des signes de frémissement conjoncturel qui montrent que la croissance semble revenir », M. Schüssel a par ailleurs appelé l'Union à ne pas se concentrer uniquement sur le volet compétitivité économique de la Stratégie de Lisbonne: « si nous faisons l'économie d'un des trois piliers, tout l'édifice s'écroulera. Nous devons faire preuve de courage pour défendre le modèle européen fondé sur la cohésion sociale », a-t-il averti. « Les questions sociales sont un facteur de croissance et non un sous-produit de la croissance », a renchéri le socialiste luxembourgeois Robert Goebbels, citant Jacques Delors.
S'inquiétant du « risque de fuite vers le bas », le Président du Parlement européen, Josep Borrell, a pour sa part appelé à « ne pas renoncer au modèle social européen ». Avec des inégalités qui se creusent dans leurs sociétés, « les pays les plus compétitifs - Etats-Unis, Inde et Chine - ne sont pas des modèles », a-t-il argumenté. De retour de la conférence de Salzbourg sur le futur de l'Europe, M. Borrell a par ailleurs déploré « l'absence de vision globale de l'Europe ». « Nous restons enlisés dans nos préoccupations nationales. Pour l'illustrer, il suffit d'invoquer la guerre de la TVA qui paralyse en ce moment l'Union car toute décision doit être prise à l'unanimité ! », a-t-il regretté, en ajoutant: « En l'absence de décision à la majorité qualifiée, les hostilités ont été déclenchées entre certains anciens et nouveaux Etats membres. Comment un artisan européen peut-il comprendre qu'un taux de TVA sur un produit qui ne circule pas, donc qui n'est pas concurrentiel, puisse être soumis au veto d'un autre Etat membre. Et, dans le même temps, que toute liberté est laissée aux Etats membres pour fixer leurs impôts directs, élément clé de la compétitivité et qui affectent la localisation de l'investissement ».
Sur les perspectives financières, M. Borrell a estimé que, malgré l'accord obtenu en décembre 2005 au Conseil, « l'Union aura du mal à répondre aux défis qui se présentent à elle avec un budget communautaire s'élevant seulement à 1,045% du PIB européen ». « Le débat sur les perspectives financières est celui des moyens économiques dont nous souhaitons doter l'Union. Or, aujourd'hui, les Etats membres raisonnent essentiellement en termes comptables: « voici mon apport et voici combien j'obtiens en retour ». (…) Cette logique favorise les égoïsmes nationaux, omet les avantages de la participation à l'Union et ignore la solidarité », a regretté le président du Parlement européen.
A ce sujet, M. Schüssel a estimé pour sa part que la marge de manœuvre restait étroite. « Ce n'est pas une façon de financer l'Europe », a-t-il commenté avant de demander « un véritable débat sur les ressources propres de l'Union si nous voulons une Europe forte ». Exhortant les Etats membres à « s'approprier » l'Agenda de Lisbonne en « s'engageant concrètement à transposer eux-mêmes leurs bonnes intentions » et en se concentrant sur quelques points essentiels (la situation de l'emploi, l'investissement dans la recherche-développement, la formation et l'apprentissage tout au long de la vie et la durabilité des finances publiques), le Chancelier Schüssel a souligné la nécessité « d'engagements communs et librement consentis ». M. Schüssel a en particulier pointé du doigt « un vecteur commun d'emplois sous évalué »: les PME européennes. « Si une sur deux des 23 millions de PME qui emploient 75 millions de citoyens européens créait un emploi supplémentaire, la moitié de notre chômage serait résorbé », a assuré le Chancelier autrichien en soulignant dans ce contexte l'importance d'éliminer les obstacles administratifs, d'alléger la bureaucratie et d'accroître la consultation des PME. Le président de la commission des Affaires économiques du parlement autrichien, Werner Fasslabend, a évoqué lui aussi la nécessité d'améliorer l'environnement économique et administratif des PME. M. Fasslabend a notamment cité une étude menée en Autriche montrant que 90% des fonds européens sont versés à des institutions ou entreprises publiques, et 6% seulement bénéficient aux PME. M. Barroso a salué l'idée émise par plusieurs Etats membres d'envisager le principe d'une sorte de discrimination positive en faveur des PME.
La question de l'achèvement du marché unique qui, selon M. Borrell, « passe par la libéralisation des services en garantissant une protection sociale appropriée » a également été abordée à plusieurs reprises par l'ensemble des intervenants. Pour le Président Borrell, « c'est un débat qui porte sur le modèle européen que nous ne pouvons éluder ». M. Schüssel a noté: si une ample majorité sur la directive « services » se dégage à l'issue du vote en plénière en février à Strasbourg, une solution sera trouvée sur cette base. M. Barroso a répété que, « sans une directive sur les services, notre engagement dans l'Agenda de Lisbonne ne serait pas crédible ». « Nous avons besoin d'un marché des services mieux intégré et plus moderne, mais qui soit équilibré. Je suis ravi que la Confédération européenne des syndicats ait affirmé vouloir une meilleure directive sur les services, c'est ce que nous voulons aussi », a-t-il poursuivi.
La question énergétique a aussi été soulevée par de nombreux intervenants. MM. Schüssel et Borrell ont notamment insisté sur la nécessité pour l'Union d'agir pour réduire sa vulnérabilité énergétique due notamment à sa grande dépendance aux importations. « Nous pouvons opter pour le maintien de la souveraineté nationale, une approche d'ores et déjà dépassée par les événements, ou élaborer une politique énergétique commune », a souligné M. Borrell. Le Chancelier autrichien a estimé pour sa part que le conflit gazier russo-ukrainien a clairement indiqué qu'une « discussion au niveau européen sur les moyens de garantir à long terme l'approvisionnement énergétique est indispensable ». « Cette discussion doit venir compléter le débat sur la croissance et l'emploi », a ajouté M. Schüssel. « Nous avons besoin d'améliorer la coordination des réseaux nationaux d'énergie et de renforcer la concurrence. Cette question est également liée à l'augmentation des dépenses de recherche afin de développer des sources d'énergie propres et durables », a commenté M. Barroso.