Sans vouloir exagérer la portée d'une manifestation de ce genre, il me semble que parmi les considérations intéressantes et parfois lumineuses qui ont caractérisé la conférence de Salzbourg «The Sound of Europe», certaines méritent d'être soulignées, ne fût-ce qu'en raison des personnalités qui les ont énoncées. Je ne vais certes pas reprendre l'ensemble des thèmes évoqués ni des interventions des participants, car notre bulletin en a rendu compte comme aucun autre organe de presse ne l'a fait (voir surtout le n. 9120), mais mettre en relief quelques aspects qui en partie confortent des opinions déjà exprimées dans cette rubrique et que le lecteur pourra aisément reconnaître:
1. Les résultats positifs de l'Europe. L'europessimisme tellement à la mode a été vigoureusement contredit non seulement par des chefs de gouvernement mais aussi et surtout par des artistes et représentants du monde culturel en général. Je cite dans le désordre quelques phrases ou cris du cœur: «L'Europe n'est pas en crise!» (Jan Peter Balkenende). « Commençons par constater que l'Europe est un immense succès» (Bronislaw Geremek). «L'Europe a engrangé des succès remarquables ces dernières années» (Andrew Moravesik de la Princeton University). « Nous oublions trop souvent ce que l'UE a réussi ces dernières années» (Javier Solana). «Dans le monde entier, j'entends toujours dire combien l'Europe est un succès» (Benita Ferrero-Waldner). «Être pessimistes et négatifs, les Européens ont ça dans le sang, alors qu'aujourd'hui l'Europe peut revivre une renaissance » (Oliviero Toscani, photographe).
Certes, les orateurs n'ont pas éludé les difficultés: inquiétudes des citoyens, chômage, croissance insuffisante, défense excessive des intérêts nationaux. Mais ceci ne justifie pas à leurs yeux les attitudes globalement négatives, l'incompréhension ou la négation des progrès réalisés et le pessimisme systématique.
2. Elargissement et frontières de l'UE. À propos des pays d'Europe centrale et orientale, Javier Solana a trouvé le ton élevé et ferme du ministre européen des Affaires étrangères qu'il n'est pas encore: «Dans toute l'histoire des relations internationales, il n'y a jamais eu de stratégie plus fondée sur des valeurs européennes et plus réussie que le dernier élargissement qui a mis fin à la division du continent». Pour l'avenir, en faisant abstraction des adhésions déjà en cours et de celles en principe déjà admises (Croatie, Balkans le moment venu), Dominique de Villepin a dit: «L'adhésion ne peut pas être la seule solution proposée aux pays voisins. L'Europe doit être en mesure de leur proposer des partenariats ambitieux, en mesure de les aider dans la voie de la démocratie et du développement économique». La question des frontières de l'Europe n'a toutefois pas été approfondie. On sait que, par exemple, le Chancelier Schüssel, président du Conseil européen, et M. de Villepin n'ont pas les mêmes idées à ce sujet.
3. L'Europe et l'agriculture. Le Chancelier Schüssel a déclaré à Salzbourg que le mode de vie européen «comprend aussi la politique agricole commune, souvent critiquée mais qui permet à l'Europe de veiller à la qualité de ses aliments, à la protection de l'environnement, à la sauvegarde de la biodiversité, au développement des régions rurales et de montagne ». Inutile d'insister sur la signification d'une telle déclaration faite par le président du Conseil européen.
4. Identité et culture européennes. Ces deux concepts ont été au centre de la plupart des interventions, avec des définitions particulièrement significatives. Selon le président du Parlement européen Josep Borrell, liberté, démocratie, droits de l'homme et diversité culturelle sont sans doute des valeurs européennes, mais «ce qui distingue vraiment l'Europe des autres régions et puissances mondiales, c'est la cohésion sociale fondée sur la solidarité». Pour Bronislaw Geremek, l'éducation et l'innovation sont deux domaines où l'Europe doit agir en priorité (tout en reconnaissant que l'UE est aujourd'hui « frappée par une sorte de fatigue de l'innovation ») et le Chancelier Schüssel les a définies comme étant « les deux principales matières premières de l'Europe». Beaucoup de suggestions ont été émises, en situant en général la protection et la défense des identités culturelles de chacun sur le même plan que la définition d'une identité européenne commune. On constate toutefois certaines divergences entre ceux qui estiment qu'aujourd'hui l'Europe doit se concentrer en priorité sur les sujets concrets qui préoccupent les opinions publiques (pour « un agenda ciblé sur des résultats tangibles ») et ceux qui estiment prioritaire la relance des idéaux et de l'image de l'Europe («ce qui manque à l'Europe aujourd'hui, ce sont les émotions, le sentiment»).
L'identité culturelle de l'Europe soulève des questions complexes et sensibles qui font l'objet d'analyses approfondies notamment dans l'Association «Notre Europe», et j'y reviendrai.
(F.R.)