Bruxelles, 14/10/2005 (Agence Europe) - « Charlie McCreevy est une personne imprévisible dont les opinions arrogantes ont provoqué des sentiments antieuropéens en Europe », a déclaré le 12 octobre le président du groupe socialiste du PE Martin Schulz à l'ouverture de la séance plénière à Bruxelles, en se référant aux critiques lancées par le Commissaire européen chargé du marché intérieur au sujet des conventions collectives suédoises, lors d'une visite début octobre à Stockholm. Aussi a-t-il demandé que non seulement le Commissaire McCreevy, mais aussi le Président Barroso, viennent s'expliquer devant la plénière. Le coprésident du groupe Verts/ALE Daniel Cohn-Bendit s'est dit tout à fait d'accord, alors que le président du groupe PPE-DE Hans-Gert Pöttering aurait pu accepter qu'on réclame des éclaircissements de Charlie McCreevy, mais pas du président de la Commission. M. McCreevy doit s'expliquer, puisqu'il est « récidiviste » et qu'il ne tient pas de tels propos pour la première fois, a insisté Francis Wurtz, président du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique. Mais Brian Crowley, président du groupe Union pour l'Europe des nations, est venu à la rescousse de son compatriote McCreevy, en s'exclamant: « C'est une tempête dans un verre d'eau. Regardez ses réalisations comme ministre irlandais des Finances en matière de soins de santé, de retraites, de salaire minimum… ». Finalement, la majorité des députés a rejeté la demande, et le débat n'a pas eu lieu.
L'affaire qui oppose l'entreprise lettone « Laval un partneri » au syndicat suédois « Byggnads » a éclaté au printemps dernier, lorsque l'entreprise lettone avait refusé d'appliquer les conventions collectives suédoises sur les salaires à ses employés lettons détachés sur un chantier de rénovation à Vaxholm. Le syndicat suédois avait alors bloqué les travaux et l'entreprise avait dû se retirer. Cette affaire est désormais examinée par la Cour de justice de l'UE. En visite en Suède, Charlie McCreevy a indiqué que la Commission soutiendrait « Laval un partneri » car, selon lui, les règles européennes en matière de libre circulation des travailleurs n'avaient pas été respectées dans cette affaire. Thomas Ostros, ministre suédois de l'Industrie, avait réagi vigoureusement à ces propos: « Lors que (M. McCreevy) attaque un des modèles sociaux les plus performants, c'est très grave. Ceci enverra à l'ensemble des syndicats un signal puissant, selon lequel la directive « services » est une menace pour le marché du travail ».
La réaction de la Confédération européenne des syndicats (CES) ne s'est d'ailleurs pas faite attendre. La CES constate dans un communiqué que « les outils les plus élémentaires du véritable dialogue social, à savoir la négociation collective et l'action syndicale, sont à présent remis en question ». Elle demande à José Manuel Barroso « une explication au sujet des critiques » que M. McCreevy « aurait émises à l'encontre de la négociation collective en Suède ». Par ailleurs, les principaux syndicats britanniques (Unison, Amicus, the TGWU et GMB) vont lancer une campagne contre la proposition de « services ». Selon le Financial Times du 5 octobre. Ils estiment que la proposition de la Commission menace les « droits des travailleurs », les « services publics », « le salaire minimum au Royaume-Uni » et les « conventions et accords collectifs ».
Le 12 octobre, lors d'une rencontre avec la presse, le rapporteur du PE sur la directive « services », la sociale-démocrate allemande Evelyne Gebhardt a déclaré avoir « parfois l'impression que la Commission joue un drôle de jeu » dans ce dossier. Sinon, Charlie McCreevy n'aurait pas fait de telles déclarations lors de son déplacement en Suède, a-t-elle estimé, en notant que le Commissaire « par des moyens détournés, a clairement fait entendre sa position ». Interrogé par EUROPE, le conservateur britannique Malcolm Harbour, « shadow » rapporteur du groupe PPE/DE, a simplement indiqué qu'il s'agit là « d'un marché compétitif » et a minimisé l'importance de cette affaire, puisque l'entreprise lettone aurait signé la convention collective suédoise mais appliqué « un niveau de salaires très bas ». La socialiste belge Anne Van Lancker, rapporteur pour la commission de l'emploi et des affaires sociales, a ironisé: « La Commission ne connaît pas très bien la législation européenne en matière de détachement du travail ! ». Elle a noté que « les Suédois », d'habitude favorables à la libre circulation des personnes, « sont maintenant inquiets par la position de la Commission ».
Ces événements coïncident avec le report du vote sur la directive « services » en commission du marché intérieur du PE (voir EUROPE n° 9042). Malgré ce report, un compromis semble se dessiner entre groupes politiques pour exclure totalement le droit du travail, le droit social et les conventions collectives de la proposition législative. Le champ d'application de la directive et le principe du pays d'origine en matière de prestation transfrontalière de services représentent encore les points principaux d'achoppement. Le vote en commission parlementaire aura lieu les 21 et 22 novembre en vue d'une première lecture en plénière en janvier 2006.