Bruxelles, 26/09/2005 (Agence Europe) - Comment assurer que les générations futures seront protégées des dangers dus à l'amiante ? Pour garantir une telle protection, la politique de l'amiante de l'UE doit être examinée tant du point de vue de ses échecs que de ses réussites. Tel était le but de la « Conférence européenne sur l'amiante: politique, santé et droits humains », organisée les 22 et 23 septembre à Bruxelles par le groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique du PE. A l'issue de la conférence, les participants (dont des représentants des travailleurs, d'associations médicales et d'agences internationales spécialisées) ont adopté une déclaration qui sera transmise aux autorités compétentes et dans laquelle ils lancent un appel pour que 2005-2006 soit désignée « Année européenne d'action contre l'amiante », et invitent l'UE, en particulier le Parlement européen, à travailler en vue d'établir un plan d'action européen contre l'amiante.
La « déclaration de Bruxelles » recommande: 1) d'agir de manière préventive, notamment en renforçant rigoureusement les législations européennes et nationales en marquant les produits amiantés d'une tête de mort, en procédant à des audits d'immeubles publics d'ici 2007 et de résidences privées d'ici 2008, en introduisant des lignes directrices pour mesurer la contamination en amiante des sols, en recherchant de nouvelles méthodes pour traiter les déchets d'amiante ; 2) d'agir sur le plan des droits humains, entre autres en créant des registres nationaux de maladies présentant un lien avec l'amiante, en développant des lignes directrices d'ordre médical pour garantir le meilleur traitement de ces maladies, en demandant à l'UE d'accorder un minimum d'assistance financière à toutes les victimes de l'amiante ; 3) de veiller à ce que la législation européenne interdise l'usage de l'amiante par les sociétés européennes partout dans le monde, afin de sauvegarder les droits des travailleurs employés par ces multinationales et/ou leurs clients dans les pays en développement.
En ouvrant la conférence, conduite par le président de la GUE/NGL Francis Wurtz (France), la parlementaire européenne Kartika Liotard (Pays-Bas) a déploré le manque de fonds dévolus à la recherche dans ce domaine et regretté que les Commissaires Spidla (Affaires sociales) et Dimas (Environnement) « n'aient pas souhaité venir à notre conférence ». Mme Liotard a demandé avec force que « les problèmes liés à l'amiante soient mis à l'ordre du jour politique de l'UE et qu'une législation européenne soit mise en place et correctement appliquée ». Pour le président de l'Association belge des victimes de l'amiante (ABEVA) Xavier Jonckheere, « la problématique de l'amiante concerne l'ensemble de la planète. Ce qui est aujourd'hui interdit chez nous, on le fera ailleurs, là où les mesures de protection des travailleurs sont inexistantes, là où le lobbying de l'amiante est très puissant ! », s'est-il exclamé en citant, outré, les responsabilités de la société Eternit Belgique (voir plus loin). « La Belgique qui est un des plus gros consommateurs par habitant au monde ! », a-t-il déploré. Et de soutenir l'initiative du sénateur et médecin libéral belge Alain Destexhe visant à interdire l'amiante. Le syndicaliste espagnol membre de CC.OO Angel Carcoba a fait remarquer qu'en Espagne, plus de 3 millions de tonnes d'amiante ont été consommées entre 1975 et 1985. Il a insisté sur le rôle que jouent les syndicats, les associations d'experts et de victimes de l'amiante mais aussi les médecins. Dans les débats scientifiques, on parle de « morts socialement programmées », a noté M. Carcoba en constatant que « l'amiante est devenu un problème de santé publique et un problème environnemental ». Il a donc appelé la Commission à prendre des initiatives pour la période 2006-2008, dans le cadre de présentation de guides permettant de revoir les aspects les plus négatifs des législations en vigueur. Et de conclure: « Il faut poursuivre la lutte contre l'amiante et il faut répondre aux victimes qui demandent la justice ! Il faut arriver à un diagnostic plus fiable de la situation en matière d'amiante au niveau européen ». Les problèmes sanitaires et sociaux en Bulgarie sont « exacerbés par un manque de dispositions claires d'un point de vue de la collecte et de l'analyse des données sur les maladies », a indiqué pour sa part la Bulgare Svetla Karova en rappelant que depuis janvier 2005, toutes production et importation d'amiante sont déjà interdites dans son pays. « Si on n'assemble pas nos forces au sein de l'UE, on ne convaincra pas les pays tiers des problèmes liés à l'amiante » a noté l'Italien Riccardo Ferretti en rappelant que « quand on parle d'amiante, on parle de période de latence très grande », d'où l'importance de « jeter les bases d'un système permettant aux travailleurs d'être informés sur cette maladie ». Le Portugais Armando Farias a estimé que pour protéger les personnes de ces maladies, « il faut mettre sur pied une politique de prévention, et garantir les droits des victimes ». Depuis 40 ans qu'il lutte contre l'amiante sur le lieu de travail, le Néerlandais Remi Poppe a lancé un appel pour que l'on n'oublie pas les problèmes de corruption et de pressions qui entourent cette question, en protestant: les malades sont « victimes des intérêts des entreprises ! ». M. Poppe a aussi appelé les Nations unies à adopter une résolution comme quoi « toutes les entreprises utilisant de l'amiante soient interdites partout dans le monde ».
Des centaines de milliers de victimes, des responsables qui continuent de fermer les yeux, une production délocalisée vers les pays pauvres… C'est tout ça le scandale de l'amiante
Difficile de chiffrer les dommages de l'amiante. Ceux du passé, un siècle de production et de consommation en Europe et dans les pays développés, comme ceux à venir, avec l'exploitation qui se poursuit dans les pays pauvres et au Canada. Si les données médicales dont on dispose sont très incomplètes - seuls le Royaume-Uni, le Danemark, la France et la Finlande sont en mesure de fournir des statistiques a peu près complètes sur le mésothéliome (forme spécifique du cancer de la plèvre dû à l'amiante) - les interventions de plusieurs médecins et experts ont permis de mieux cerner le scandale de l'amiante. Combien de morts ? Difficile de répondre pour le XXème siècle, mais l'on estime que le nombre de décès dus à l'amiante pourrait atteindre 250 000 en Europe sur la période 1999 à 2034. L'exploitation de l'amiante a atteint son pic en Europe dans les années 70 et la maladie étant latente pendant 40 à 50 ans, on s'attend à un pic de mortalité vers 2020. Si dans la première moitié du XXème siècle, on mourrait le plus souvent d'une asbestose (une fibrose pulmonaire provenant de l'inhalation de poussières d'amiante), le « dépoussiérage » a permis progressivement la survie des travailleurs jusqu'au stade du diagnostic du mésothéliome ou d'une autre forme de cancer. Rien qu'en Ecosse, il y aurait eu récemment (les chiffres varient d'une étude à l'autre) entre 119 et 190 décès, explique le docteur Andrew Watterson, qui précise que 130 malades sont actuellement traités à la suite de la découverte d'un mésothéliome et qui estime que l'on pourrait enregistrer plus de 5000 cas, toujours pour la seule Ecosse. En Allemagne, où la reconnaissance comme maladie professionnelle pose de véritables problèmes, les statistiques ne font état que de 1100 cas de mésothéliome dus à une exposition professionnelle à l'amiante, souligne le docteur Olaf Hagemeyer, qui observe que très curieusement le nombre de cas diminue chez les femmes alors qu'il est en constante augmentation dans la population masculine. A noter qu'une étude semble montrer que l'association de l'amiante et du tabagisme est cinq fois plus oncogène que la cigarette seule ou l'amiante seule.
En France, le Fonds d'indemnisation (FIVA) créé pour les malades de l'amiante a enregistré 14 652 dossiers entre juillet 2002 et mai 2004. L'indemnité atteint en moyenne 140 000 euros. En Belgique, l'un des deux pays qui était avec la Suisse au cœur de la galaxie de l'amiante, le Fonds d'assurance maladie a reconnu 2308 incapacités permanentes pour des maladies liées à l'amiante, dont 1472 asbestoses, 95 asbestoses liées à une autre pathologie, 578 mésothéliomes et 126 cancers du poumon. Sur un modèle souvent utilisé par les entreprises suisses, qui consiste à offrir une indemnisation avant que la victime ne s'adresse à la justice, l'entreprise Eternit, filiale d'Etex, a récemment fait un geste, en proposant de verser 42 500 euros à ses anciens salariés victimes de l'amiante. Son ancien patron, le baron Louis de Cartier de Marchienne, n'en est pas moins poursuivi, mais par la justice italienne. Le procureur turinois Raffaele Guariniello a réuni pas moins de 1300 dossiers de travailleurs italiens de la société Eternit, morts d'un cancer après avoir été en contact avec de l'amiante. Le procureur a engagé des poursuites pour homicide par négligence, mais le baron, et les familles Emsens en Belgique et Schmidheiny en Suisse se réfugient derrière un manque d'information sur la nocivité du produit pour échapper à leurs responsabilités. Pourtant, on savait. Le premier document qui évoque la nocivité de l'amiante date de 1898. Il est anglais. Quelques années plus tard, en 1905, c'est un médecin français qui décrit les conséquences pulmonaires de l'amiante et la première législation destinée à réduire l'exposition des travailleurs aux poussières d'amiante est britannique. Elle date de 1930.
Mis au point par le tchèque Hatscheck, le ciment à base d'amiante va révolutionner le secteur de la construction et inonder le marché européen dans les années 40. En 1957, 100 000 travailleurs produisent pas moins de 110 millions de tonnes de ciment à base d'amiante, raconte le Néerlandais Rob Ruers qui est l'auteur d'un livre sur la saga de l'amiante. Dans les années 60, cette production passe à deux milliards de tonnes dans les pays développés avant de culminer à cinq milliards de tonnes en 1975. Une production qui est aux main d'un cartel SAIAC créé en 1929, dont le siège était en Suisse et dont les deux principaux acteurs étaient Eternit Belgique et Eternit Suisse. « Dès 1933, Eternit savait » quels étaient les dangers de l'amiante, affirme M. Ruers qui cite un rapport de l'OIT. Mais rien n'y a fait, et lorsqu'il n'a plus été possible d'exploiter l'amiante en Europe, le cartel a délocalisé sa production et ses marchés vers les pays pauvres. La production, l'utilisation et même le recyclage de l'amiante se poursuivent aujourd'hui en Afrique, en Inde, en Chine, dans d'autres pays d'Asie, mais aussi en Russie et au Canada. Dans certains de ces pays, il s'agirait pour partie d'amiante « blanche » baptisée « chrysotile », dont les producteurs prétendent - ils avaient discrètement déposé un dossier de presse dans la salle où se tenait le colloque du groupe GUE/NGL - qu'elle ne serait pas du tout oncogène. Sans attendre que l'on ait ajouté de nouvelles couches d'amiante à celles qui existent déjà, Rob Ruers réclame, lui, un inventaire complet de toute l'amiante présente sur le sol européen suivi d'un nettoyage complet aux frais des pollueurs.