Réminiscences vivantes. Il m'est arrivé, en évoquant ces derniers jours les problèmes agricoles de l'UE, d'utiliser les termes «agriculture continentale», en laissant donc de côté les îles britanniques. Ce n'était pas un lapsus. L'hostilité permanente des autorités du Royaume-Uni à l'égard de la politique agricole commune (PAC) et leur offensive actuelle pour la démolir prouvent qu'il existe outre-Manche une conception différente du rôle de l'agriculture dans nos civilisations. Il serait absurde d'accuser les Britanniques de ne pas aimer la nature, car tout prouve le contraire. Mais je crois que le système des «préférences impériales», consistant grosso modo à exporter les produits industriels et à recevoir des pays du Commonwealth la nourriture et les produits de base, reste vivant dans les esprits. L'une des difficultés des négociations d'adhésion du R.U. à la CEE avait été la prolongation de certaines importations traditionnelles comme le beurre de Nouvelle-Zélande et le sucre de canne de l'Inde ; les négociateurs anglais avaient réussi à arracher un régime spécial. La notion de l'Europe en tant qu'ensemble en mesure d'alimenter sa population semble étrangère à la mentalité britannique. Le respect et l'amour de la nature s'expriment autrement, dans la protection des jardins, des parcs et des forêts, dans les relations avec les animaux de compagnie, dans la sauvegarde des collines vertes (sur ce dernier sujet, l'UE s'est inspirée à la législation d'outre-Manche). Au R.U., les principaux bénéficiaires des subventions de la PAC sont la Reine et quelques grandes familles de très ancienne noblesse ; d'autres exploitations et les élevages, en l'absence des subventions européennes, disparaîtraient aussi rapidement que ceux du continent ; mais à première vue personne à Londres ne s'en soucie. Tony Blair serait-il davantage préoccupé de la disparition des vignes et des oliviers dans son lieu habituel de vacances en Toscane ? S'il parvient à imposer ses vues budgétaires, il devra se chercher d'autres lieux de vacances.
Les marchands néerlandais. Si c'était un problème uniquement anglais, l'UE pourrait envisager un régime de opt-out ; elle l'a fait pour d'autres secteurs, pourquoi pas pour l'agriculture? Mais il y a d'autres problèmes. En un demi-siècle, l'idée d'une «agriculture européenne » n'a pas progressé. Chaque ministre, chaque groupe de pression, se préoccupe des productions nationales. Le voisin, qu'il se débrouille. Prenez les Pays-Bas. Ce qui les intéresse, c'est la liberté du commerce. Lorsque l'on dispose des ports les plus efficaces du monde, l'important, c'est d'importer et d'exporter. Pour les produits industriels et les matières premières, rien à dire: un port comme Rotterdam, est une richesse pour l'Europe entière. Pour l'agriculture, c'est plus délicat. Les commerçants ayant constaté que l'importation de manioc était libre et qu'il pouvait remplacer avantageusement les herbages et même le soja dans l'alimentation animale, ils se sont dits: pourquoi ne pas développer l'élevage tout près du port ? C'est vrai qu'il n'y a pas de prés et que le temps est souvent froid et pluvieux, mais qu'à cela ne tienne: on fera de l'élevage sans terre. Et voici les veaux enfermés dans le noir, nourris avec le manioc thaïlandais, et tués dès qu'ils atteignent la taille appropriée, sans avoir jamais vu la lumière ni avoir pu courir sur l'herbe. Avec l'aide de la PAC, c'était très rentable. Je le raconte parce que, heureusement, c'est fini: l'importation de manioc est contingentée, l'élevage sans terre est hors la loi.
Mais d'autres ressources existent. Savez-vous quel est le principal exportateur européen de jus d'orange ? Les Pays-Bas ! Pas besoin d'aller chercher les oranges en Sicile ou en Andalousie ni au Maroc. Le jus arrive en vrac du Brésil, dans les caves des navires, par milliers et milliers de litres, comme le pétrole. On fait le conditionnement près des ports néerlandais, et le produit est envoyé dans toute l'Europe. Si la qualité est médiocre, on ajoute des vitamines diverses et d'autres compléments, qui sont très bons pour la croissance équilibrée des enfants, c'est écrit sur la boîte. Les enfants allemands étudient-ils encore Goethe par cœur à l'école ? « Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn - Im dunkeln Laub die Gold-Orangen glühn?” (1) Si c'est le cas, il faudra bientôt leur expliquer qu'il n'y a plus d'agrumes en Sicile parce que sur un autre continent ils sont moins chers.
Sauf pour les fleurs. Mais le jour arrive - nous sommes en 1997- où l'UE discute de l'ouverture des frontières aux importations de fleurs en provenance des pays africains associés, qui ont droit à une préférence tarifaire. Alors, pour les Néerlandais tout change, parce que les fleurs, ils en produisent. C'est même un orgueil national. Au moment où les tulipes fleurissent dans la plaine, c'est merveilleux: les touristes affluent. Le hasard du calendrier avait voulu que, pour ce premier semestre de 1997, la présidence tournante du Conseil revienne aux Pays-Bas. Le président néerlandais du Conseil Agriculture est habile, et il aime les fleurs. Le résultat est écrit dans les conclusions du Conseil sous le titre: « Stratégie de l'Union européenne en matière de commerce des produits de la floriculture ». Cette stratégie admet la possibilité de contingents tarifaires à droit réduit ou nul pour les fleurs des pays ACP, mais à des conditions strictes et en respectant certaines règles. Le Conseil invite à: 1) limiter la croissance des contingents tarifaires aux possibilités réelles d'absorption du marché communautaire, en fonction de la sensibilité de la production de la Communauté; 2) tenir compte, dans les négociations avec les pays tiers, des caractéristiques du marché agricole et des répercussions des concessions envisagées, ainsi que de la nécessité de développer une stratégie globale cohérente en la matière ; 3) analyser régulièrement l'impact des régimes préférentiels d'importation et considérer ces analyses comme la base des discussions avec les pays exportateurs sur la politique à mener.
Une «étude globale» inexistante. Mais c'est génial ! Voici grâce aux Pays-Bas une description concise et efficace des critères que l'UE devrait appliquer à toutes les importations agricoles en provenance du monde externe ! Qu'est-ce que vous dites ? Que le texte indique explicitement qu'il s'agit d'une stratégie élaborée pour la floriculture ? Mais ce serait une insulte à la Présidence néerlandaise de l'époque de s'imaginer qu'elle n'avait en tête qu'un seul produit, et intéressant directement son pays, de surcroît ; c'est sans doute le hasard qui a voulu que ce jour-là il était question de fleurs. La présidence ne pouvait qu'envisager des critères généraux pour toutes les importations agricoles de l'Union. Depuis quand la présidence du Conseil prend en considération un intérêt national ? C'est toujours l'intérêt européen qu'elle a en vue. D'autant plus que le Conseil demandait en même temps à la Commission une «étude globale» sur les régimes préférentiels d'importation de produits agricoles et une note ajoutait que le Conseil Agriculture « s'attend à ce que les conclusions sur la floriculture et celles qui seront tirées de l'étude globale soient dûment prises en compte par toutes les instances communautaires». Je reconnais que les suites de ces textes n'ont pas été satisfaisantes. Les études sur les répercussions des concessions commerciales aux pays tiers en agriculture sont à classer parmi les textes les plus ineptes que les services de la Commission aient jamais fabriqués. Au lieu d'évaluer les effets économiques, sociaux, environnementaux et autres résultant, par exemple, de l'ouverture des frontières aux produits agricoles du Mercosur, ces fonctionnaires se limitaient à calculer les compensations financières qu'il aurait fallu verser aux agriculteurs européens pour la perte de leurs débouchés habituels.
Commerce ou écologie. Entre-temps aux Pays-Bas, dans l'affaire du riz, l'esprit commercial avait repris le dessus sur le souci floréal. Malgré les mises en garde de la Commission (qui pour une fois avait vu loin), le Conseil avait introduit le cumul de l'origine ACP-PTOM pour les exportations de riz vers l'Union. Tout de suite le grand commerce avait trouvé le moyen de multiplier la production rizicole dans certains Etats ACP (non africains), et de l'exporter en grandes quantités vers l'UE en passant par les PTOM néerlandais des Caraïbes. Les fraudes jouaient aussi un rôle, car l'origine véritable du riz en question n'était pas toujours claire. Le résultat aurait été très rapidement la fin de toute production rizicole en Europe, malgré les raisons écologiques qui en conseillaient le maintien pour sauvegarder dans certaines régions les zones humides. Quelle bagarre au Conseil pour revenir sur la décision prise, parce que les Pays-Bas ne voulaient pas céder! De leur point de vue, le maintien d'une activité commerciale primait sur les exigences environnementales et sur la sauvegarde d'une activité agricole traditionnelle, et écologiquement précieuse, en Europe.
Résistance obligatoire. La notion d'une agriculture européenne qui maintiendrait à la fois les agrumes en Sicile, les tulipes aux Pays-Bas et les rizières dans les zones humides, n'a jamais surgi dans l'Union. Les Etats membres scandinaves avaient arraché, au moment de leur adhésion, l'autorisation de prolonger quelques aides rendant possibles certaines activités agricoles traditionnelles dans l'extrême Nord. J'espère qu'ils se battront pour la rendre permanente, en rejetant les règles brutes de la rentabilité. Le feront-ils ? C'est leur rapport avec la nature et avec le monde animal qui est en jeu. Et ils devraient comprendre en même temps les batailles d'autres Etats membres pour sauvegarder qui la zone du Douro, au Portugal, patrimoine de l'ONU, qui, en Toscane, l'équilibre miraculeux réalisé au cours des siècles entre la nature et l'activité de l'homme, et ainsi de suite. Et je serais à côté des pays d'Europe centrale et orientale qui attendent le soutien qui leur a été promis pour sauver leur biodiversité et leur équilibre en relançant l'activité agricole dans l'ensemble de leur territoire. Il faut s'opposer de toutes ses forces à la destruction de la nature sur notre continent.
Il faudrait aussi citer la France, principal pays agricole de l'Union. J'hésite à le faire. Ses agriculteurs étaient en première ligne dans le rejet de la Constitution pour des raisons qui niaient dans son ensemble la notion de solidarité en Europe. A quel titre réclameraient-ils la solidarité des autres pour eux-mêmes ?
(F.R.)
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« Connais-tu le pays où les citrons fleurissent - et parmi les feuilles sombres brillent les oranges d'or ? »