Bruxelles, 18/05/2004 (Agence Europe) - Le temps de bâtir l'Europe politique est venu. Tel est, en quelques mots, le message délivré dans un rapport présenté mardi à la Commission européenne par Dominique Strauss-Kahn (DSK). Ce rapport est le fruit du travail d'une Table ronde regroupant diverses personnalités européennes de divers horizons géographiques, politiques et culturels et chargée en janvier 2003 par le Président Prodi, de déterminer "un projet durable pour l'Europe de demain". L'ancien ministre français de l'Economie et des Finances, qui en présidait les travaux, s'est vu féliciter devant la presse par Romano Prodi, qui a indiqué qu'il avait l'intention d'ouvrir "tout de suite" la discussion sur ce rapport, "même si la Commission se trouve en fin de mandat".
Dans son rapport, dont il assume seul la responsabilité, Dominique Strauss-Kahn part d'un constat: jusqu'à présent, l'UE s'est construite sur des bases essentiellement techniques, par le transfert progressif au niveau européen de compétences sectorielles au poids politique limité. Cette construction supranationale, observe-t-il, a été le coup de génie des "pères fondateurs" qui a permis de surmonter les oppositions nationales à l'Europe politique, matérialisées par l'échec de la Communauté européenne de défense. A ce stade de réussite, l'ancien ministre estime qu'il convient d'ouvrir le chantier de l'Europe politique pour trois raisons. D'abord, parce que l'Europe est légitime, dans la mesure où elle possède une identité caractérisée par son modèle de société fondé sur le respect des droits de l'homme, la culture comme moyen d'émancipation, une dynamique économique prenant en compte les impératifs sociaux et environnementaux et une vison de l'ordre international reposant sur le droit et le multilatéralisme. Deuxième raison avancée: l'Europe politique est désormais possible, 50 années de construction communautaire ayant permis aux Européens de nouer des "solidarités de fait" de plus en plus étroites. Enfin, et surtout, fait valoir DSK, l'Europe politique est nécessaire, dans la mesure où le modèle européen est en danger. Miné de l'intérieur, il doit faire face à plusieurs défis: mutations économiques, nouvelles attentes sociales, vieillissement démographique, enjeux écologiques et défiance démocratique. Mais ce modèle est également menacé de l'extérieur, face à la fois au risque de dilution dans la mondialisation, porteuse du modèle concurrent de la "démocratie de marché", et au risque d'impuissance dans le contexte de l'après-11 septembre, qui marque le retour des logiques de puissance.
Pour faire face à ces menaces, il faut passer de l'Europe économique à l'Europe politique, fait valoir le rapport. Il faut donner à l'UE les compétences politiques générales nécessaires pour incarner le modèle européen et créer une "logique des opportunités". "L'Europe des opportunités", ce serait retrouver le chemin de la croissance en mettant en oeuvre la stratégie de Lisbonne, "sortir de 'l'entonnoir' écologique" en élaborant un programme de convergence écologique fondé sur un principe de prévention globale des désordres écologiques, promouvoir une réelle égalité des chances pour tous les Européens et oeuvrer en faveur du multilatéralisme et de développement du Sud. Cette "Europe des opportunités" compléterait une "Europe des protections", également à construire, notamment à travers des filets de sécurité sociaux comme le revenu minimum d'existence. Elle nécessiterait par ailleurs un véritable fédéralisme budgétaire, dépassant le plafond actuel des 1,24% pour le budget européen et se dotant d'un impôt européen, par exemple une taxe additionnelle à l'impôt sur les sociétés. Selon le rapport, la construction d'une Europe politique passe aussi par la réduction du déficit démocratique. A cet égard, le document considère que le projet de Constitution en négociation à la CIG est une étape dans cette direction, mais que les institutions politiques n'y sont encore qu'embryonnaires et que la route est encore longue vers un véritable gouvernement européen. Au-delà des institutions, note encore le rapport, il faut développer la vie publique européenne, créer un "théâtre politique" approprié où puissent s'exprimer les sensibilités, de droite et de gauche notamment.
Enfin, construire l'Europe, c'est "donner un territoire politique à l'Union". DSK a souligné que ce point avait été le plus controversé pendant les travaux de la Table Ronde. Le rapport note que de vastes zones d'influence sont en cours de formation et définissent l'équilibre mondial qui prévaudra demain: le pôle nord-américain, la Chine, l'Inde. Pour que l'Europe ait sa place, elle doit étendre sa zone d'influence et renouer avec la Méditerranée, berceau de sa civilisation. Dans cette perspective, la Turquie a donc vocation à adhérer à l'UE. Le rapport pose aussi la question de l'organisation de l'UE. Tous les Etats membres ne pourront pas, ou ne voudront pas, avancer au même rythme vers l'union politique: la création au sein de l'UE d'un ensemble politique plus intégré peut donc apparaître comme une solution adéquate. A l'inverse, la création d'un ensemble moins intégré mais bénéficiant de solidarités réelles - économiques, financières, sociales - de la part de l'Union permettrait d'arrimer une vaste zone à sa sphère d'influence. L'Europe politique est "un horizon de long terme", conclut le rapport. "Elle se fera pas à pas, par avancées progressives". Le rapport contient cinquante propositions dont la mise en oeuvre contribuerait, selon DSK, à alimenter ces avancées.