Une distinction subtile. Silvio Berlusconi s'est déclaré très satisfait des résultats de son semestre de présidence du Conseil européen. Il est plutôt isolé. Les autres commentateurs ont été dans l'ensemble assez négatifs, très négatifs parfois. Mais avec une particularité: ils ont fait souvent une distinction entre le président lui-même et une partie de son équipe. Le vice-premier ministre Gianfranco Fini et le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini ont été qualifiés d'impeccables (du point de vue européen, bien entendu) et l'administration publique dans son ensemble a été largement appréciée. Un exemple piqué au vol dans la dernière conférence de presse de Valéry Giscard d'Estaing. En rendant compte tout juste avant Noël de la session négative de la CIG, le président de la Convention a estimé que le "souffle politique" avait fait défaut "malgré les efforts et les mérites de la diplomatie italienne". Un journaliste en a tiré la conclusion que toute responsabilité de la présidence dans l'échec était exclue. VGE l'a interrompu en précisant: "j'ai cité la diplomatie italienne, je n'ai pas nommé la présidence".
L'Italie tiendra sa place. L'existence en Italie d'une base pro-européenne solide, aussi bien dans la population que dans l'administration publique, a été constatée par tous ceux qui ont eu l'occasion de se rendre sur place. Certes, les gens sont en partie désenchantés, voire déçus, comme un peu partout en Europe; les faiblesses (vraies) de la construction européenne et l'attitude eurosceptique de la plupart des médias et d'une partie de la classe politique laissent des traces. Mais moins en Italie qu'ailleurs. L'opposition est largement pour l'Europe. À l'intérieur de la majorité, la fraction pro-européenne s'élargit. D'autres ministres que M.Fini et M.Frattini affichent, avec moins de visibilité parfois, leurs convictions. Le livre que Gianfranco Fini a consacré a son expérience de "conventionnel" a été préfacé par le vice-président de la Convention Giuliano Amato, l'un des piliers de l'opposition en Italie. Un réseau pro-européen peu tapageur mais efficace réunit des personnalités de la majorité et de l'opposition (et de la diplomatie, et de l'administration). Altiero Spinelli revient à la mode. Dans les autres Etats membres, on ne doute pas que le moment venu l'Italie aura sa place dans les futures coopérations renforcées et autres initiatives de relance de l'intégration.
Certes, l'équation personnelle de Silvio Berlusconi est complexe et pas toujours compréhensible de l'extérieur. Il faut prendre acte du fait que le "conflit d'intérêts" résultant de la réunion en une seule personne des fonctions de premier ministre et propriétaire des principales chaînes de télévision ne semble pas gêner outre mesure la plupart des Italiens. Malgré les critiques féroces, les arguments juridiques, les sarcasmes d'une partie de la presse, l'anomalie de la situation, impensable dans d'autres Etats membres, n'entraîne pas une véritable condamnation populaire. C'est un fait. Par ailleurs, certaines prises de position de M.Berlusconi non en ligne avec l'orientation de l'UE auraient été facilement oubliées si le premier ministre avait bien précisé à quel moment il parlait en tant que président de l'Union et à quel moment il s'exprimait à titre strictement personnel. Mais depuis le premier janvier, ce risque d'équivoque n'existe plus.
Pour l'Italie, l'euro est précieux et indispensable. En définitive, ce que je considère comme absolument inadmissible, ce sont les déclarations de M.Berlusconi contre l'euro. Je crois que le cas d'un premier ministre qui médit de la monnaie de son pays (l'euro est la monnaie de l'Italie, comme de tous les autres pays de la zone) est unique dans l'histoire. Mais ce n'est pas seulement cet aspect politique qui me gêne; c'est aussi et surtout la fausseté des arguments. Le premier ministre italien n'a qu'une idée fixe: la monnaie unique a soustrait aux Etats concernés la possibilité de manier l'instrument du taux de change et elle est responsable de la hausse des prix. Il ignore les désagréments, parfois dramatiques, des dévaluations compétitives, il ignore qu'avant l'euro, son pays connaissait des taux d'intérêt et des taux d'inflation à deux chiffres, il ignore que lors de la dernière dévaluation de la lire, d'autres Etats membres avaient demandé le rétablissement de certains droits de douane sur des produits italiens pour faire face à la concurrence déloyale, il ignore que sans l'euro les taux hypothécaires seraient multipliés par trois ou quatre, il ignore que les intérêts sur la dette de l'Etat rendraient le fardeau insoutenable. Le taux d'inflation moyen de la zone euro dépasse de peu les 2%; si en Italie, il est plus élevé, la faute n'en est pas imputable à l'euro.
On me dira que ces remarques arrivent un peu tard, lorsque la présidence du Conseil est passée à l'Irlande (dont les premiers pas sont d'ailleurs très positifs). Mais l'attaque publique télévisée de Silvio Berlusconi contre l'euro s'est située entre Noël et le jour de l'an. Son caractère, à mon avis, inadmissible imposait une réponse, tout comme me paraissaient appropriés quelques mots d'encouragement à ceux qui, en Italie, entretiennent la confiance en l'Europe unie. Beaucoup d'Européens que je connais leur serrent la main. (F.R.)