La force des souvenirs d'enfance. J'ai été trop catholique, apostolique et romain. J'ai écrit que, si les racines chrétiennes de l'Europe sont évidentes et indiscutables pour tout Européen, croyant ou agnostique, les racines juives le sont moins (voir cette rubrique du 11 octobre). J'ai peut-être cédé ainsi à la puissance inconsciente des souvenirs d'enfance. Avant la guerre et dans l'après-guerre immédiat, tout enfant italien était immergé dans une réalité religieuse ou para-religieuse déterminée par les fêtes, les cérémonies, les musiques, la langue latine (même si l'Eglise romaine y a aujourd'hui renoncé, en s'appauvrissant), et jusqu'aux parfums (l'encens !). Pendant deux millénaires, la vie civile aussi a été rythmée dans nos terres par les fêtes et les échéances chrétiennes. Mais autres sont les sensations des ressortissants d'autres régions d'Europe. Dans certains pays de l'UE, la passion, la mort et la résurrection du Christ et le culte de la Vierge Marie sont au centre de la culture et des arts; ailleurs en Europe, c'est davantage l'Ancien Testament qui fournit la base des traditions et des mentalités. Max Kohnstamm a observé que dans une ville comme Amsterdam la synagogue a autant d'importance historique et artistique que les églises catholiques; on pourrait en dire autant du ghetto ancien de Prague, et de je ne sais pas combien d'autres lieux de notre civilisation. Du point de vue culturel, l'apport juif à l'Europe a été incalculable (même lorsqu'il encourageait à s'éloigner de la Bible, voir Spinoza). Une référence aux racines juives serait donc, dans notre Constitution, tout aussi justifiée que celle aux racines chrétiennes.
Ce sont des vérités devant lesquelles je m'incline. Mais d'autres lecteurs m'ont aussi fait remarquer à quel point l'Islam a également laissé une empreinte profonde dans l'histoire et la culture de l'Europe. Quelques régions des pays les plus imprégnés de catholicisme en témoignent, que ce soient certaines villes ou paysages d'Espagne ou la Sicile. Et (c'est moi qui l'ajoute) la pensée islamique a directement influencé la conception de Dieu dans le Paradis de Dante. Faudrait-il alors citer aussi les racines islamiques dans notre Constitution? "Pourquoi pas?", a répondu Jacques Delors. Si l'on devait tenir compte de toutes les influences sur la civilisation européenne, on ne finirait plus de citer nos racines. Et alors, après réflexion et ayant relu le projet de Constitution, je me demande aujourd'hui si le mieux n'est pas de s'en tenir à la formule de Valéry Giscard d'Estaing acceptée par la Convention: "s'inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe…" Tout simplement, sans préciser davantage. J'attends maintenant les réactions des catholiques.
La substance et la forme. Les commentaires sur le projet de Traité constitutionnel se multiplient, qu'ils soient ou non accompagnés de son texte intégral. Celui d'Olivier Duhamel se caractérise par deux particularités, l'une fondamentale et l'autre qui est davantage une curiosité. La spécificité fondamentale est que le texte commenté est précédé par le "journal d'un conventionnel" (qui occupe presque 150 pages). Ce journal était en bonne partie connu, car Olivier Duhamel le rédigeait au jour le jour et le diffusait soit sous la forme de lettres aux autres conventionnels et à d'autres personnes intéressées, soit au moyen de publication partielle dans des journaux. On en connaissait donc le caractère non conformiste, parfois ironique, parfois satisfait, parfois indigné. Retrouver ce journal rassemblé nous permet de suivre pas à pas le chemin de la Convention, à l'aide d'une plume jamais conventionnelle, souvent inventive, parfois acérée. Souvenirs, souvenirs…
La curiosité est que M.Duhamel a inséré dans son volume la comparaison entre la version française du projet telle qu'approuvée par la Convention et la version corrigée par l'Académie française (à qui Valéry Giscard d'Estaing avait demandé cet exercice). Il est ainsi possible de connaître l'essentiel des 900 suggestions de la glorieuse Institution, et ensuite de comparer le texte dans sa forme révisée au texte initial. On peut en tirer quelques enseignements et un certain amusement. Comme le dit M.Duhamel, "les puristes apprécieront". Une véritable recension de son livre trouvera place dans notre "Bibliothèque européenne".
Évolution heureuse. J'ai constaté avec plaisir, au sein du Conseil Agriculture, l'éclosion d'une solidarité agricole européenne. Pendant des décennies, chaque ministre défendait en règle générale les produits de son pays, prêt à ouvrir à la concurrence mondiale les productions du voisin. Le sentiment d'une "agriculture européenne", allant des agrumes du Sud aux productions de l'extrême Nord, était tristement inexistant. Regardez la page 9 de notre bulletin du 15 octobre: l'Autriche a défendu les producteurs grecs et ibériques de coton par "solidarité communautaire", les ministres ont accepté la prorogation des aides à l'agriculture finlandaise pour tenir compte des particularités des régions nordiques (ce qui laisse espérer que le soutien sera prolongé au-delà de 2007), la réforme du secteur du tabac fera l'objet d'une table ronde pour en évaluer les effets sur l'emploi…C'est une évolution qui mérite d'être soulignée. (F.R.)