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Bulletin Quotidien Europe N° 8363
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Deux ou trois choses que je crois savoir sur l'Union élargie

Les formules heureuses pour marquer la signification de ce qui est arrivé vendredi dernier à Copenhague ne font pas défaut. Je reprends celle de Hans-Gert Pöttering: "c'est le commencement d'une nouvelle époque dans l'histoire du continent européen et de l'Union européenne". On n'a pas l'impression que l'opinion publique de l'UE a ressenti profondément ce caractère historique; d'autres résultats du Sommet ont davantage capté son attention, comme la formule retenue pour la Turquie (sur laquelle j'ai l'intention de revenir amplement). Sa réserve, qui semble confiner parfois à l'indifférence, montre en définitive une certaine sagesse. Le vrai jour de la fête sera celui où l'adhésion sera effective: ce n'est pas qu'on en doute, mais il faut quand même passer par les ratifications et par les référendums. En outre, pour les opinions publiques, la réunification entre l'Europe occidentale et l'Europe centrale et orientale était pour l'essentiel déjà réalisée. Pour nos jeunes surtout, les liens avec ces pays tellement proches sont déjà rétablis; le mur de Berlin n'est qu'un souvenir, l'un des cauchemars du passé; le week-end à Prague ou à Budapest, à Varsovie ou à Cracovie, n'est pas tellement différent pour eux du week-end à Paris ou à Londres, à Rome ou à Vienne, à Amsterdam ou à Florence. Je sais bien qu'en réalité la réunification de l'Europe ne sera vraiment réalisée que lorsque tous les pays qui le souhaitent auront rejoint l'UE; mais je parle ici de l'opinion publique. D'ailleurs, la Norvège et la Suisse ne sont-elles pas entièrement européennes, sans faire partie de l'UE ?

Ni étonné ni scandalisé. Et maintenant, quelques considérations spécifiques.

Je n'ai été ni étonné ni scandalisé par l'âpreté des dernières phases des négociations. Je dirais même qu'elles ont été pour les pays candidats un apprentissage utile de la réalité communautaire. Personne n'oublie les motivations idéales et hautement politiques de la construction européenne, mais, dans la gestion quotidienne, les responsables se heurtent nécessairement aux réalités et aux exigences de la vie des gens et à la nécessité de défendre les intérêts spécifiques de leur pays. Un ministre des Finances qui ne se soucierait pas des équilibres budgétaires ne serait pas un bon ministre des Finances. Il était injuste de faire grief à l'UE de perdre de vue le grand dessein pour défendre âprement tel ou tel intérêt agricole ou financier; de l'autre côté, c'était la même chose. Je lisais attentivement les arguments des syndicats agricoles polonais et je n'y trouvais pas de références aux grands idéaux mais une défense acharnée, et tout à fait compréhensible, des intérêts des agriculteurs polonais. Tant que la Commission est là pour défendre, avec la présidence du Conseil, l'intérêt européen général, la "méthode communautaire" fonctionne, et les chefs de gouvernement ont prouvé souvent, depuis le Sommet de Berlin, leur capacité de faire la synthèse.

Un apport qui dépasse les chiffres du PIB. Deuxième considération: les pays d'Europe centrale et orientale apporteront énormément à l'Union. Les calculs purement financiers sont en partie faux. Il existe des réalités qui ne se mesurent pas en chiffres du produit national. Je n'oublie pas la réponse que m'a donnée à Bratislava un dirigeant slovaque en réponse à ma question sur les atouts de son pays lorsqu'il fera partie de l'Union: "la première richesse de la Slovaquie est la qualité de son système éducatif, l'enseignement". Le nombre de lauréats des études supérieures dans certains pays candidats dépasse largement, en pourcentage de la population, celui de plusieurs pays de l'UE actuelle. Une partie impressionnante de l'héritage culturel européen appartient à ces pays, nous en bénéficierons tous.

L'enseignement danois. Troisième considération: la manière admirable dont la Présidence danoise du Conseil a conduit la dernière phase des négociations nous apporte des enseignements précieux sur ce que pourrait être le fonctionnement de l'UE élargie, dans laquelle une partie des Etats membres ne participera pas à la totalité des réalisations. Le Danemark ne participe ni à la zone euro, ni à la politique de défense (et ne préside pas les délibérations du Conseil dans ces domaines), ni à une partie des réalisations "Justice et affaires intérieures". Ceci ne l'a pas empêché d'obtenir des résultats très positifs ailleurs. Il y a là matière à réflexion sur le fonctionnement futur de la "différenciation", des "coopérations renforcées".

Et maintenant, la Convention. Dernière considération: les décisions sur l'élargissement étant définitives, les travaux de la Convention deviennent encore plus fondamentaux. Dans le cadre institutionnel actuel, l'UE élargie ne pourrait pas fonctionner efficacement, sa cohésion serait compromise, ses ambitions devraient être réduites. Tony Blair a déclaré que, par l'élargissement et par l'arrivée ultérieure de la Turquie, l'UE devient tout autre, et que les pays candidats ont de l'Union une conception "proche de l'idée britannique". Entendait-il simplement rassurer l'opinion publique de son pays? Selon Jean-Claude Juncker, la nouvelle phase qui commence de l'histoire de l'UE sera "beaucoup plus difficile que certains l'imaginent en ce moment d'enthousiasme". Il revient à la Convention d'assurer l'avenir. (F.R.)

 

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