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Bulletin Quotidien Europe N° 8342
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les évolutions au sein de la Convention et le rapprochement franco-allemand placent le Royaume-Uni devant des choix difficiles

Un travail habile mais sans bases solides. Les autorités britanniques ont raison de considérer avec attention et préoccupation la relance de la collaboration franco-allemande sur les thèmes européens, car cette relance se réalise automatiquement sur des positions qui s'éloignent de l'orientation traditionnelle du Royaume-Uni, et elle compromet l'objectif de Tony Blair de situer son pays au centre de toutes les évolutions marquantes de la construction européenne. La faute n'en est pas à Tony Blair lui-même; je n'oublie pas son "discours de Birmingham", dans lequel brûlait la flamme européenne qui paraissait ailleurs éteinte; et c'était beau que cette flamme fut rallumée outre-Manche. Mais l'opinion publique du Royaume-Uni - influencée par une presse incroyablement anti-européenne, frôlant souvent le mensonge et la mauvaise foi - ne suit pas son premier ministre. Tony Blair et ses collaborateurs sont obligés de donner continuellement des gages de fidélité aux thèses britanniques classiques, et à faire semblant de croire que l'UE est désormais orientée dans le même sens: contre les mécanismes communautaires, en faveur de la coopération intergouvernementale, dans la direction d'une zone de libre-échange aussi étendue que possible, sans politiques communes et sans l'ambition d'une vraie autonomie politique. Pendant une certaine période, la tactique britannique visant à se trouver des alliés et à tisser des liens avait obtenu quelques résultats; certaines positions de M. Aznar, du président Chirac et ensuite de M. Berlusconi le prouvent. Le point le plus élevé de réussite avait été atteint avec la relance, très méritoire et positive en elle-même, de l'Europe de la défense, avec la France. À l'intérieur de la Convention, tout le monde admirait l'activité incessante et l'habileté manœuvrière de Peter Hain, qui nouait des alliances et coordonnait ses positions avec celles d'autres conventionnels.

Mais ce travail ne pouvait garantir des résultats durables en l'absence d'une base solide d'orientations et de convictions communes. Tony Blair et ses collaborateurs se heurtent sans cesse à l'attitude de la presse et aux hésitations et incertitudes de l'opinion publique qui s'en abreuve. Pour un pays démocratique, il est impossible de jouer un rôle/guide dans une entreprise telle que la consolidation et la relance de la construction européenne, si l'opinion publique ne suit pas. Pour en tenir compte, les positions officielles du Royaume-Uni deviennent de plus en plus réticentes à l'égard du renforcement des institutions communautaires et des procédures de décision majoritaires, et favorables à tout ce qui peut encourager la solution de rechange: la grande zone de libre-échange. Rappelons un épisode significatif: lorsque Andrew Duff (parlementaire européen et conventionnel, britannique mais pro-européen engagé) s'est félicité d'un "grand pas en avant pour la politique européenne britannique" (à propos de la Charte des droits fondamentaux), Peter Hain a réagi vivement en niant l'existence d'un changement d'attitude du gouvernement et en confirmant ses réserves à l'égard de l'incorporation de cette Charte dans le futur Traité constitutionnel (voir notre bulletin du 1er novembre, p.4). L'affirmation d'un changement de position, qui, selon M. Duff (textes à l'appui), était bien réel, gênait le gouvernement.

La PAC et l'UEM sans le Royaume-Uni? Il est vraisemblable que les autorités britanniques ont effectivement cru, pendant une certaine période, pouvoir entraîner l'Union dans le sens des positions traditionnelles de leur pays. Mais d'autres Etats membres ont réagi avec une vigueur qui a surpris Tony Blair. Deux cas éclatants ont été commentés dans cette rubrique: le compromis du Sommet de Bruxelles sur l'avenir et le financement de la politique agricole commune (PAC: voir cette rubrique du 5 novembre) et l'appui majoritaire de la Convention au renforcement de la coordination des politiques économiques avec des procédures communautaires (voir cette rubrique du 14 novembre). Le compromis sur la PAC a confirmé la distance abyssale qui sépare la conception britannique de la conception continentale de l'agriculture et de son rôle; l'énervement et l'étonnement de Tony Blair ont provoqué l'incident bien connu avec Jacques Chirac. L'affaire de l'UEM ne touche pas directement le Royaume-Uni car celui-ci ne fait pas partie de la zone euro; mais c'est justement cette situation d'exclusion qui préoccupe Londres, car il en résultera un Conseil Ecofin restreint, doté de pouvoirs de décision, dont le gouvernement britannique ne fera pas partie. Si ce mouvement s'élargit, c'est l'échec de la "doctrine Blair", la fin du rêve de situer son pays au centre de toutes les évolutions européennes. Des doutes apparaissent même sur la convergence réelle des positions de la France et du Royaume-Uni à propos de la défense européenne, et l'annonce du document commun franco-allemand destiné à la Convention renforcera l'isolement de Londres, car ce document tiendra compte des positions allemandes (desquelles la France se rapproche partiellement) favorables à consolider les compétences de la Commission et du Parlement européen et à élargir le champ des décisions à la majorité.

Ceux qui ne renonceront pas. Ma tentative de faire le point ne sous-entend aucune critique au Royaume-Uni. Un grand peuple a le droit de faire ses choix, et on ne va pas le lui contester au moment où Giscard d'Estaing envisage d'introduire dans le Traité constitutionnel un "droit de sécession" ("si un pays, à la suite d'une consultation démocratique, veut quitter l'Union, il n'y a aucune raison de l'obliger à rester. L'UE ne sera jamais une prison."). Mais les Britanniques doivent, à mon avis, abandonner l'idée que la plupart des pays continentaux pourraient renoncer à poursuivre l'oeuvre entreprise. Cette oeuvre connaît des interruptions, des périodes de lassitude, par moments la foi vacille, mais le chemin est tracé: l'Europe continentale va vers une Union de plus en plus étroite des pays qui la composent et des peuples qui l'habitent. Les identités nationales seront respectées et parfois même renforcées, les identités régionales autrefois brimées pourront mieux s'épanouir. Mais l'Europe sera unie, en mettant en commun des pouvoirs et des parties de souveraineté, confiés à des institutions communautaires. Les raisons de faire sont trop puissantes et profondes pour que le projet soit abandonné. Et ce ne sont pas seulement les raisons auxquelles on pense d'habitude.

Les raisons des Allemands… En Allemagne, les Adenauer, Brandt, Schmidt, Kohl voulaient l'Europe unie surtout pour y encadrer solidement et définitivement leur propre pays, afin que jamais plus la vitalité et la force du peuple allemand ne se transforment en volonté de domination. Des textes de Konrad Adenauer (à propos de l'acier) et de Helmut Schmidt (à propos de la monnaie) l'affirment explicitement; ce n'était plus la puissance militaire qu'ils craignaient, mais successivement la puissance industrielle (l'usage de l'acier a été confié à une Haute Autorité européenne) et la puissance monétaire et financière (le poids du DM est devenu patrimoine commun géré par une Banque centrale européenne). À cette volonté de maîtriser les "démons allemands" s'ajoutait la conscience du prix terrible payé par le peuple allemand pour la folie meurtrière d'Hitler: les déportations, les persécutions, les pertes territoriales ont été à la mesure des souffrances et des injustices infligées auparavant à d'autres peuples. Les séquelles ne sont d'ailleurs pas encore terminées. Si l'Europe unie avait été créée plut tôt, le problème de Kaliningrad n'existerait pas, car la patrie d'Emmanuel Kant serait restée la paisible ville allemande de Königsberg.

… et celles des Britanniques. Les continentaux devraient mieux comprendre les raisons de l'attitude du Royaume-Uni. Pour une grande partie du peuple britannique, l'histoire du siècle dernier a été essentiellement l'histoire de deux tentatives d'invasion de leur pays qui, si elles avaient réussi, auraient détruit sa liberté, son autonomie, sa démocratie, ses traditions. Ces deux tentatives venaient du continent, et c'est grâce à l'aide et à la solidarité des Etats-Unis qu'elles ont échoué. Dans l'inconscient populaire, le continent est l'envahisseur, l'Amérique le sauveur. Toute personne sensée sait que c'est justement l'unité européenne qui rend à jamais impossibles de telles dérives. Mais combien de temps faudra-t-il encore pour modifier la sensibilité populaire? Si la presse britannique reflète l'état d'âme de la population, le changement n'est pas pour demain. Si tel est l'état de l'opinion publique, le Royaume-Uni s'éloignera à nouveau de la monnaie commune et ne jouera aucun rôle significatif dans la révision de la PAC (la plupart des Etats membres, tout en reformant la PAC, ne renonceront pas à défendre et protéger l'agriculture européenne). Les évolutions qu'on commence à entrevoir dans la Convention, ainsi que le document annoncé par la Commission européenne (le 5 décembre) et la position commune franco-allemande (printemps 2003) aggraveront et rendront de plus en plus visibles les divergences. J'ai lu attentivement l'interview donnée au Figaro du 11 novembre par le nouveau ministre britannique aux Affaires européennes, Denis MacShane, qui invite les pays continentaux à mieux comprendre son pays "moderne, dynamique et désormais fermement ancré en Europe" et qui se définit lui-même comme "un européen passionné" qui entend expliquer pourquoi à ses compatriotes, ainsi que les déclarations de Peter Hain (voir notre bulletin du 16 novembre, p.7). Les intentions sont bonnes, le résultat est douteux.

Une troisième voie? Si le Royaume-Uni reste sur ses positions, deux issues se présentent (Valéry Giscard d'Estaing l'a dit explicitement dans sa dernière interview ): soit la Convention génère un Traité conforme aux ambitions les plus élevées, et dans ce cas le Royaume-Uni ne le ratifierait pas, soit la Convention échoue et l'Union deviendra une simple zone de libre-échange. Mais il pourrait exister aussi une troisième voie. Les autorités britanniques pourraient réfléchir dès maintenant à la "différenciation" entre Etats membres de l'UE, telle que la conçoit Jacques Delors. L'expérience de la Présidence danoise pourrait fournir des éléments de réflexion précieux. Le Danemark est en train de présider le Conseil avec une efficacité évidente, il a fait progresser des dossiers difficiles et obtenu des compromis sur des sujets délicats. Pourtant, le Danemark ne participe pas à des éléments essentiels de la construction européenne: ni à la monnaie commune, ni à la politique commune de défense, ni à une partie des projets relatifs à l'espace de liberté, de sécurité et de justice. Les travaux dans ces domaines ont été présidés par un autre Etat membre. Mais les résultats du semestre sont quand même largement positifs. Il est préférable de prendre en considération cette expérience réussie plutôt que d'essayer d'orienter l'UE dans une direction qui ne correspond pas aux ambitions de la majorité des Etats membres. D'autant plus que ce serait, je l'espère, un effort inutile. (F.R.)

 

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