Une personnalité pour laquelle j'ai beaucoup d'estime et de respect considère que les relations entre l'UE et les Etats-Unis sont trop importantes pour que l'Agence EUROPE ne s'exprime pas à leur sujet. En pratique, il m'invite à prendre position. Je vais donc exposer quelques idées simples.
Des réticences utiles. La première, pour banale qu'elle soit, il ne faut jamais l'oublier: les dettes de reconnaissance que l'Europe a (et elle les reconnaît) à l'égard des Américains n'impliquent pas qu'elle doive s'aligner sur toutes les positions de Washington. Prendre des positions différentes ne signifie en rien oublier le passé, ni négliger que l'UE et les Etats-Unis sont d'accord sur l'essentiel. La deuxième idée simple est que les réserves européennes, loin de constituer pour les Américains une gêne ou une attitude désagréable, sont parfois utiles aux autorités de Washington elles-mêmes. Elles peuvent les amener à réfléchir et à nuancer leurs positions de départ, car - ainsi que l'a déclaré le président de la Commission européenne - l'Europe a "une capacité de comprendre et une connaissance des scénarios dans les régions du monde où les tensions sont aujourd'hui les plus fortes qui dépassent celles de n'importe quel autre pays". Même dans des cas où les pays de l'UE ont donné l'impression d'une cacophonie de déclarations et de prises de position, comme à propos de l'Irak, il est raisonnable d'estimer que certaines voix européennes ont contribué à amener les Etats-Unis vers davantage de réflexion et de modération.
Partout où l'Europe est "communautaire", elle se fait entendre et elle est écoutée. La troisième idée est une constatation: dans les domaines où l'Europe existe comme unité et s'exprime d'une seule voix, elle est en mesure de se faire entendre, de faire valoir ses positions et d'obtenir souvent satisfaction. La politique commerciale, la politique agricole, certains aspects de la politique des transports et l'application des règles de concurrence le prouvent chaque jour. Partout où une politique européenne existe et où c'est la Commission qui, après avoir obtenu un mandat du Conseil, s'exprime au nom de tous, l'UE discute et négocie avec les Etats-Unis d'égal à égal. Ce sera la même chose dans le domaine monétaire dès que le problème de la représentation extérieure de l'euro aura trouvé une solution raisonnablement communautaire. Et il en sera de même, demain ou après-demain, dans les domaines de la politique étrangère et de la défense, si la Convention trouve des formules efficaces et réalistes de fonctionnement pour la PESC et la PESD. Cette constatation a un corollaire: ceux qui revendiquent l'autonomie européenne par rapport aux Etats-Unis et en même temps s'opposent à la consolidation de la PESC et de la PESD parlent pour ne rien dire. Ils peuvent élever la voix autant qu'ils veulent, ce qu'ils disent reste incohérent et inefficace.
Coopération oui, espace unifié non. La quatrième idée simple est que l'UE peut et doit progresser autant que possible dans la coopération avec les Etats-Unis, mais qu'elle doit mettre de côté toute tentation ou velléité d'édifier avec eux une zone de libre-échange ou une zone économique unifiée. Je continue à estimer que les propositions faites en ce sens par la Commission européenne il y a quelques années représentent l'un des erreurs les plus éclatantes de son histoire. L'expérience européenne prouve que la gestion d'une zone unifiée où les frontières sont supprimées nécessite des institutions communes et le transfert de certains pouvoirs des gouvernements nationaux à une autorité supranationale ayant la faculté d'appliquer des règles contraignantes et automatiques. Ceci ne peut pas être demandé aux Etats-Unis. Même si le président était par aventure d'accord, le Congrès ne l'accepterait jamais. Une telle évolution n'est d'ailleurs pas nécessaire: les faits prouvent que les domaines de collaboration sont suffisamment étendus pour instaurer un partenariat efficace fondé sur la confiance réciproque et pour résoudre progressivement tous les problèmes éventuels, dans le respect des règles internationales librement acceptées de part et d'autre. Aller plus loin signifierait aliéner l'autonomie de l'Europe elle-même et son modèle de société et d'agriculture.
Souvent, si le poison vient d'Amérique, le contrepoison aussi. La cinquième idée simple est qu'il ne faut surtout pas considérer les Etats-Unis comme un bloc compact toujours aligné sur les positions de ses autorités. Il est permis de ne pas aimer le président actuel et ses majorités parlementaires mais sans oublier que l'opposition la plus forte à certaines orientations critiquées parfois en Europe s'exprime aux Etats-Unis même. Le mouvement écologique a ses racines et ses traditions les plus glorieuses aux Etats-Unis, le mouvement « no-global » y est né, et s'il est vrai que les abus et les déviations les plus criants du système capitaliste en sont originaires, par la faute de certains grands managers, il est vrai aussi que les Américains ont réagi avec une grande vigueur et que, là-bas, les responsables sont punissables pénalement. Le poison vient d'Amérique, le contrepoison aussi. L'Europe saura-t-elle réagir avec la même vigueur?
Ces quelques idées simples, et quelques autres dans le même esprit, guident notre attitude.
(F.R.)