Bruxelles, 12/09/2002 (Agence Europe) - L'élargissement de l'UE à l'Est soulève des problèmes d'ordre culturel, politique, économique, sociologique et social en matière d'égalité des chances entre hommes et femmes, problèmes difficiles à régler notamment à cause de l'influence de l'Eglise dans ces pays, mais aussi d'un patriarcat quasi inamovible ou encore du phénomène inquiétant de la "marchandisation des femmes". Ce sont là des remarques faites à plusieurs reprises lors de l'audition organisée le 10 septembre par la commission des Droits de la femme du PE sur le thème "L'élargissement concerne-t-il aussi les femmes?". Des expertes venues de Hongrie, Pologne, Lituanie et Slovénie mais aussi de Croatie et Serbie et des parlementaires européens (quelques députés masculins ont participé) ont tenté de répondre à trois questions essentielles: (1) quelle incidence la législation européenne sur l'égalité aura-t-elle sur la situation des femmes dans les pays candidats?; (2) l'impact de l'adhésion sur la situation économique et sociale de ces femmes ?; (3) quelle sera la participation des femmes dans le processus décisionnel, et notamment aux européennes de 2004 ?
Eleonora Zielinska (Université de Varsovie, Pologne) a affirmé que ce que souhaitent les Polonaises, c'est "d'augmenter la représentation des femmes au niveau politique à 40% en 2003 et à 50% d'ici une dizaine d'années, contre 30% actuellement". Selon la Lituanienne Ausrine Burneikiene (médiatrice en matière d'égalité des chances), "les femmes doivent avoir la possibilité de faire respecter leurs droits au quotidien, mais comment faire?". La parlementaire européenne Patsy Sörensen (Verts/ALE, Belgique) s'est interrogée sur la politique d'information sur l'UE dans les pays candidats ? « Arrivez-vous réellement à toucher les femmes dans les campagnes ? dans quelle langue, puisque tout se fait toujours en anglais ?". La socialiste grecque Anna Karamanou, présidente de la commission parlementaire, a relevé le rôle de l'Eglise, notamment en ce qui concerne l'avortement. "Quelle est l'atmosphère qui règne parmi les femmes à propos de l'adhésion à l'UE ? Pensent-elles en tirer un certain profit?", a-t-elle demandé. "Le rôle de l'Eglise en Pologne est très fort (…), elle a une position négative sur l'égalité, l'éducation sexuelle et l'avortement", a répliqué Mme Zielinska. La Serbe Marina Blagojevic (qui enseigne notamment à l'université de Hildesheim, en Allemagne) a rejeté « la formule traditionnelle qui veut que les femmes sont les grandes perdantes de l'élargissement; c'est trop simpliste, c'est contre-productif". Elle a attiré en même temps l'attention sur la "résistance au changement" dans les pays de l'Est et sur « le sacrifice des femmes », qui « sont très utilisées dans l'économie non formelle". Mme Blagojevic a posé le problème culturel et, lui emboîtant le pas, la Croate Daza Silovic (conseillère au PNUD à New York) a estimé que « l'égalité est surtout un problème culturel ». Et elle a vu l'élargissement en termes de « développement humain ». Qu'en est-il de ce capital humain ? Est-ce que nous le gaspillons ? Que signifieront de nouvelles forces de travail sur le marché pour l'Europe unie ? A la question de savoir si la société « vit » déjà l'adhésion à l'UE, Mme Silovic a répondu: "Non. Peut-être dans les ministères, mais cela ne joue pas au niveau de la société; les gens sont intéressés par leur survie!". La sociologue slovène Milica Antiae Gaber (Université de Ljubljana) s'est demandé ce qui allait se passer lors des élections européennes de juin 2004. "17 sièges seulement sont attribués aux Slovènes, c'est très peu, d'autant qu'il y a un grand nombre de candidats masculins pour les trois plus grands partis du pays. Il ne devrait donc pas y avoir d'élues slovènes, s'est-elle exclamée. Ce à quoi Anna Karamanou a répondu qu'il ne fallait pas être pessimiste, mais « bien se battre ». Pierre Mirel, directeur à l'Elargissement à la Commission européenne, a renchéri, en estimant "urgent de ne pas laisser à des forces conservatrices le monopole de la décision en matière d'égalité des chances". La sociale-démocrate allemande Lissy Gröner a dit qu'il fallait "sensibiliser les hommes au mainstreaming", et Christa Prets (PSE, Autriche) que les problèmes d'éducation et de formation, d'emploi ou de rémunérations des femmes étaient quasi les mêmes dans les pays de l'Est et dans l'UE. Koldo Gorostiaga (NI, Espagne, seul homme à avoir pris la parole) a noté que « la résistance au changement est une constante de l'histoire. Etant donné que les femmes ont un niveau de compétences au moins égal à celui des hommes, et probablement même meilleur, cela veut dire que la résistance de la part des hommes augmentera à l'avenir ». Selon l'élu du parti basque Batasuna, « le système patriarcal résistera encore pendant de longues années », et ceci ne pourra être aboli qu'en éduquant les nouvelles générations dans l'esprit de l'égalité des sexes et en éliminant les « expressions machistes dans le langage ». Olga Zrihen (PSE, Belgique) a mis en évidence, elle, le "paradoxe des images" que l'on trouve dans ces pays, où "les femmes sont présentées comme étant soumises" alors que, par exemple, comme l'a rappelé récemment le Commissaire à la Recherche Philippe Busquin, « dans les pays de l'Est il y a la plus forte proportion de femmes dans le secteur des sciences, ce qui constitue une véritable richesse ».
Tirant les conclusions de l'audition, la libérale danoise Lone Dybkjaer a reconnu que « il existe encore de nombreuses différences entre nous et les pays de l'Est, notamment des différences culturelles qui sont beaucoup plus importantes que l'on pensait ». Le mot de la fin est revenu à Marina Blagojevic, pour qui « le projet de l'élargissement doit être présenté comme un projet social » que « les acteurs concernés concrétiseront sur le terrain ».