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Bulletin Quotidien Europe N° 8195
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Pour un vrai débat européen sur l'avenir industriel de l'Union - Les raisons du mécontentement du chancelier Schröder, réponses possibles

Le chancelier n'est pas "un ennemi de la Commission". Les critiques récentes (et retentissantes) du chancelier Schröder à la Commission européenne portaient surtout sur une prétendue négligence de celle-ci à l'égard des exigences de l'industrie allemande. D'autres griefs étaient énoncés, mais celui-ci expliquait le ton vif utilisé par le chancelier, et son amertume. La querelle a fait évidemment des vagues, amorçant un débat qui est à la fois économique et de société. Une remarque préalable: je ne partage pas l'opinion selon laquelle Gerhard Schröder serait devenu, sur le plan institutionnel, un "ennemi de la Commission". Lorsqu'il affirme que le rôle de la Commission ne doit pas être amoindri dans les réformes futures, je suis convaincu qu'il est sincère, et que le moment venu il sera cohérent avec cette affirmation. En même temps - pour des raisons en partie, mais non exclusivement, liées à la campagne électorale en cours dans son pays - il ne partage pas certaines orientations de la Commission, ou plutôt il considère qu'un certain nombre de mesures prises à Bruxelles n'ont pas suffisamment tenu compte des intérêts de son pays; et il l'a dit dans des termes qui n'ont pas toujours été bien choisis. C'est peut-être désagréable pour l'une ou l'autre de ses cibles, mais la dialectique et même les divergences représentent un élément essentiel de la "méthode communautaire", elles en constituent le sel. Cette méthode est fondée sur la discussion entre la Commission, les Etats membres (au sein du Conseil) et le Parlement, il faut l'accepter et c'est même salutaire (voir, pour ceux que cela intéresse, cette rubrique du 28 mars).

Une conception allemande et une anglo-saxonne? En dépassant le caractère spécifique de certaines remarques critiques du chancelier à la Commission, le débat a pris une ampleur et une signification plus vastes, qui pourraient - pour simplifier d'une manière peut-être un peu abusive - être le symptôme d'un antagonisme entre une conception essentiellement industrielle de l'économie européenne, défendue par l'Allemagne, et une conception anglo-saxonne, davantage axée sur l'activité bancaire et les services financiers. A ce point, une deuxième remarque préliminaire s'impose: il n'est pas question de méconnaître la réalité, c'est-à-dire le fait qu'en Europe la plupart des emplois sont déjà fournis par les services, et le seront de plus en plus à l'avenir. C'est une évolution normale dans les sociétés avancées, résultant du simple fait que l'industrie utilise moins de main-d'oeuvre grâce au progrès technologique. C'est même une évolution souhaitée et souhaitable car, ainsi que l'exposait déjà avec clarté le Livre blanc de Jacques Delors, notre société a besoin de davantage de personnel pour un grand nombre de services utiles à la société: infirmiers et infirmières, enseignants et autre personnel pour l'éducation et surtout pour les crèches, assistance pour les anciens, etc. Ce qui est en jeu dans ce débat, c' est de savoir si l'Europe doit accepter ou bien rejeter une attitude de "benign neglect" à l'égard des risques encourus par son activité industrielle, risques provoqués notamment par le coût plus élevé de sa main-d'oeuvre et par les coûts additionnels résultant de normes environnementales plus rigoureuses. Faut-il accepter la délocalisation de certaines activités, en appliquant une logique fondée exclusivement sur la vérité des coûts? Ou bien l'action politique doit-elle intervenir dans une certaine mesure pour protéger la tradition industrielle de l'Europe, étant entendu que l'industrie elle-même doit consentir les efforts nécessaires sur le plan des structures, de la recherche, du progrès technologique? La production de biens représente quand même la base de notre société, alors que l'activité bancaire et financière (tout en étant évidemment indispensable) peut prendre parfois la nature de pure spéculation, qui enrichit quelques-uns sans apporter grand-chose à la société dans son ensemble.

Le franc parler d'un économiste. C'est l'Allemagne qui est au premier chef impliquée dans ce débat, en tant que première puissance industrielle d'Europe. Ce débat doit, à mon avis, dépasser le stade national, et surtout sortir des cercles des spécialistes pour devenir un débat public européen. Dans une certaine mesure, la "Lettre de Confrontations" (association présidée par le parlementaire européen Philippe Herzog) a commencé à le faire en publiant une interview de l'économiste français Patrick Artus sur la situation allemande. M. Artus attribue à des facteurs essentiellement monétaires la cause principale des difficultés actuelles. À son avis, l'Allemagne est entrée dans l'euro "avec une surévaluation gigantesque du Deutsche Mark", et elle n'a pas fini de payer cette erreur. Il a expliqué: "partager la même monnaie que les autres mais afficher des coûts du travail de 25% supérieurs est mortel pour ce pays (…). L'Allemagne est condamnée à une destruction massive de ses emplois industriels. Et le secteur des services, faiblement développé, détruit des emplois depuis deux ans, alors que c'est une source de création d'emplois dans tous les pays développés. La thèse de la désertification de l'Allemagne n'est pas incongrue. Pour s'en sortir, les Allemands devraient accepter de baisser leur revenu par tête de 10% par an au cours des dix prochaines années." Selon M. Artus, l'Allemagne pourrait effectivement dépasser bientôt la barre de 3% du déficit, à cause surtout de la baisse des recettes de l'impôt sur les sociétés (qui "risque d'être monstrueuse"), et les règles du Pacte de stabilité devraient être modifiées: "ces règles ne permettent pas une analyse fine des situations (…). Les pays qui ont des cycles plus violents - c'est le cas d'un pays industriel comme l'Allemagne - doivent avoir plus de marge de manoeuvre budgétaire." Et il a ajouté: "la renégociation de ces règles se fera, mais dans une crise politique."

La thèse de M. Artus comporte sans doute un élément de provocation. Mais les problèmes sont là, et les institutions européennes ont un mot important à dire, car leurs décisions et leur comportement peuvent déterminer en partie l'évolution future, de plusieurs points de vue: fiscalité, orientations en matière d'aides d'Etat, politique régionale, droit des sociétés (notamment la réglementation des OPA), application des règles de concurrence. Dans ses "propositions pour la Convention", diffusées cette semaine, le président de "Confrontations", Philippe Herzog, n'a pas négligé ces questions, même s'il ne les a évoquées que de manière succincte. Je lis dans son document: " les critères mis en oeuvre aujourd'hui pour les concentrations, les aides d'Etat, etc. négligent les intérêts industriels essentiels pour le développement et l'efficacité du système productif européen. Ces critères doivent être révisés en fonction d'une politique industrielle."

Cet ensemble de questions devrait raisonnablement être évoqué dans la rencontre prévue entre le chancelier Schröder, accompagné d'un certain nombre de ses ministres, et le Président Prodi, entouré par les Commissaires européens concernés. Une reconnaissance solennelle du rôle industriel de l'Europe et l'affirmation de la volonté de la Commission d'en tenir compte (même s'il est évident qu'elle doit appliquer sans complaisance les dispositions du Traité) seraient les bienvenues pour dissiper certains malentendus. D'après certaines indications, Romano Prodi aurait l'intention de prendre position. Il faut que le débat démarre dans un cadre élargi. (F.R.)

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