Bruxelles, 08/03/2002 (Agence Europe) - Le tollé que suscite la décision sidérurgique américaine à travers le monde, du Brésil jusqu'en Australie en passant par l'Europe, a poussé le Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) Mike Moore à sortir de sa réserve, pour appeler les Etats-Unis et les protestataires à tout faire pour s'entendre avant d'en venir à un arbitrage et à une bataille de sauvegardes contre sauvegardes. L'institution venait tout juste de recevoir deux plaintes de la Commission européenne, qui ouvrent une période de consultations de soixante jours, l'une afin de tenter de trouver une issue à l'amiable à ce conflit, et l'autre pour négocier les compensations que l'Union est en droit d'attendre des Etats-Unis, sous peine de leur infliger des sanctions commerciales ciblées sur « ceux qui nous mènent la vie dure », a indiqué le porte-parole ce vendredi.
« Il est toujours préférable que les conflits soient réglés entre les membres », a souligné Mike Moore, le Directeur général de l'OMC, dans une déclaration laconique publiée jeudi. Le lendemain, l'organe de règlement des différends de l'institution a endossé le verdict de l'arbirage, enjoignant les Etats-Unis à démanteler leur mesure de sauvegarde contre les importations de tubes de conduite en acier en provenance de Corée du Sud, un jugement que l'Union et l'Australie considèrent comme un précédent défavorable à la nouvelle décision américaine. Par la clause de sauvegarde qu'ils viennent d'invoquer pour protéger leur sidérurgie, les Etats-Unis « n'ont fait que répéter des violations de leurs obligations vis-à-vis de l'OMC qui sont du même ordre que celles condamnées dans ce rapport et dans des rapports antérieurs » de l'instance d'appel, a souligné Carlos Trojan, l'Ambassadeur de l'UE auprès de l'OMC, tandis que son homologue australien s'est insurgé: « En dépit de ces verdicts clairs et sans équivoque (rendus par le passé: NDLR), nous n'avons rien vu qui démontre que les Etats-Unis ont fait quoi que ce soit pour corriger les incohérences dans l'application de leurs législations sur les sauvegardes ». Parallèlement aux demandes de consultations déposées par l'Union, préalable requis pour le lancement de la procédure d'arbitrage, des démarches similaires ont été entreprises par l'Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande. D'autres étaient attendues du Brésil, Taïwan et éventuellement aussi de Chine. La Corée du Sud, sixième producteur mondial d'acier, a quant à elle décidé de suspendre l'action qu'elle annonçait, le temps de consulter l'Union et le Japon sur les suites à donner à la décision américaine et voir comment évoluent les démarches européennes.
A Bruxelles, des consultations se sont déroulées, vendredi, au sein du comité 133 qui réunit les représentants des Etats-membres et de la Commission européenne, afin de mettre au point la stratégie dont les grandes lignes ont été dévoilées par Pascal Lamy (voir EUROPE du 6 mars). La réunion du comité de sauvegarde, le 12 mars prochain, sera « la prochaine étape importante » pour le déploiement du dispositif défensif (des quotas et/ou des droits supplémentaires) et il s'agira de préciser « comment et quand nous allons engager » cette action en cas de hausse substantielle et imprévisible des importations par rapport à leur niveau normal, a précisé le porte-parole de la Commission. « Nous devons nous tenir prêts à réagir au moment où cela se produira » en nous fondant sur «les preuves fondamentales » réunies entre-temps, a-t-il dit, ajoutant que le mécanisme de surveillance des flux d'importations a été activé le 1er janvier dernier «à titre préventif au cas où le pire se produirait, et c'est le pire qui est advenu ». Et de rappeler que l'Union est parfaitement en droit de recourir à une sauvegarde défensive « non discriminatoire », contre les mesures « proactives » que Washington introduira le 20 mars prochain, lesquelles « ne sont pas non discriminatoires », puisque certains pays en sont exemptés, qu'elles «visent certains plus que d'autres, et ne se justifient pas par une hausse des importations, vu que la tendance outre-Atlantique est à la baisse depuis quatre ans. « Nous ne voulons pas voir déboucher chez nous les quantités d'acier que les Etats-Unis ont repoussées (…) Il ne serait ni raisonnable ni juste de sacrifier notre industrie », martèle-t-on à Bruxelles. La Commission considère que le risque d'un détournement vers l'Union des flux sidérurgiques qui trouvent habituellement leur débouché de l'autre côté de l'Atlantique est «énorme », du fait que les « deux principaux marchés pour l'acier sont les Etats-Unis et l'Europe ». Elle assure par ailleurs que les pays candidats n'ont pas à craindre une pression à la baisse de leurs livraisons habituelles sur le marché européen, par le biais de l'antidumping ou d'autres instruments de défense commerciale. « Nous allons maintenir ce niveau quoi qu'il arrive et nous respecterons pleinement nos obligations ».
Et tandis que le Canada et l'Inde applaudissaient l'exemption obtenue et que le reste du monde protestait ou s'inquiétait, le verrouillage annoncé du marché américain fait l'unanimité au sein de l'Union. Cette décision est «grave et inacceptable » pour le Président Chirac, « inacceptable et contraire au libre-échange », selon le chancelier Schröder, et c'est «une erreur inacceptable » pour Tony Blair. Faisant écho au diagnostic de la Commission européenne, l'Unice « regrette que le Président (Bush) ait cédé à des pressions protectionnistes internes pour des raisons de politique intérieure sans grande attention pour les implications de sa décision sur ses relations avec ses partenaires » (…) avec « des risques de guerre commerciale dont les entreprises font les frais ». Le dispositif américain va « déstabiliser fortement les marchés avec des conséquences négatives immédiates pour les entreprises des pays touchés », ajoute le patronat européen. Le représentant du secteur, la confédération Eurofer, monte au créneau contre cette «décision injuste, déplacée et vraisemblablement contre-productive », dans la mesure où elle « met en péril la prochaine reprise de la croissance économique aux Etats-Unis » et « porte sérieusement préjudice aux industries consommatrices d'acier ». Et de regretter « que le gouvernement américain n'ait pas prêté toute l'attention qu'elles méritaient aux propositions de l'UE pour tenter de trouver une solution acceptable ». A l'OCDE, on s'inquiète que la décision ne réduise à néant la bonne volonté des pays producteurs qui ont déjà reconnu « la nécessité de s'abstenir de recourir à des subventions anticoncurrentielles, à des aides en faveur d'installations inefficientes et à des mesures de sauvegarde ou protectionnistes ». « Il est nécessaire de poursuivre les initiatives prises afin de briser le cycle des frictions commerciales et des tensions liées aux ajustements. J'invite les autorités des pays participant à poursuivre avec détermination ce processus engagé sous l'égide de l'OCDE et à tirer pleinement parti des réunions qui auront lieu à l'OCDE les 13-15 mars et les 18-19 avril prochains », a déclaré le Secrétaire général adjoint de l'Organisation. Malgré tout, à Washington, le Secrétaire au commerce Don Evans est « confiant qu'en continuant à travailler avec nos amis et alliés à travers le monde, nous serons en mesure de venir à bout de ce problème ».