Un motif de soulagement. L'aspect constructif de l'après-11 septembre semble solidement en place, et c'est un motif de soulagement. Il faut maintenant éviter de se reposer sur ce premier résultat et ne pas oublier que le moment le plus difficile est encore à venir.
Qu'est-ce que j'appelle, par une terminologie sans doute inadéquate, "l'aspect constructif"? Au lieu de rechercher une définition hasardeuse, je préfère rappeler les éléments qui le constituent:
- la thèse du "choc des civilisations", Occident contre Islam, a été rejetée avec force non seulement par l'Europe mais aussi par les Etats-Unis. Personne, ou presque, ne veut plus entendre parler de la prédiction du professeur Huntington, qui est à considérer comme enterrée;
- l'UE a défini et clarifié sa pleine solidarité avec les Etats-Unis, ce qui implique aussi que les Américains - tout en gardant leur faculté de décision et d'initiative éventuelles autonomes - restent en contact permanent avec les Européens, et que ces derniers ont la possibilité de faire valoir leurs opinions et préoccupations ainsi que leur expérience des relations avec le monde musulman. Les limites et les modalités de la présence européenne dans ce qui suivra, restent un peu floues, et les opinions des Quinze ne sont pas, malgré les apparences, totalement uniformes, mais l'implication de l'UE dans le choix semble acquise:
- du côté de l'Islam, la condamnation du terrorisme aveugle a été très ferme. Les autorités de presque tous les pays musulmans ont rejeté comme contraire à leur religion et à leur civilisation l'attaque de New York, plusieurs responsables religieux et théologiens ont exposé et expliqué la nature de l'Islam comme "religion de la tolérance", contre les thèses des talibans et d'autres extrémistes. Le professeur Merri Haddad, de l'Université de Paris VI, a cité la maxime du Coran qui dit: "quiconque tuerait une personne non coupable de meurtre (…), c'est comme s'il avait tué l'humanité entière";
- la tentative et l'espoir des intégristes de provoquer une sorte d'union sacrée du monde musulman contre la civilisation occidentale a donc échoué;
- plusieurs observateurs et commentateurs ont tiré, des constatations qui précèdent, la conclusion que nous sommes face non pas à un choc de deux civilisations mais à un choc entre fanatiques et modérés à l'intérieur de chacune des deux civilisations.
La grandeur de la civilisation arabe. Dans ses réactions, l'UE a été, dans l'ensemble, à la hauteur des meilleures traditions européennes et de ses ambitions. Les textes successifs des chefs de gouvernement sont dignes de la situation, pour le ton et sur le fond. Le débat de la semaine dernière au Parlement européen a eu des accents souvent nobles, en rappelant la grandeur de la civilisation arabe et persane au Moyen Age ou la lumière qui venait de l'Islam et qui sauvait l'héritage grec au moment où l'Europe donnait l'impression de l'avoir en grande partie oublié (les textes d'Aristote!). J'ajouterais la loyauté et l'esprit chevaleresque de la vraie tradition arabe, dont l'écho vivait encore quelques siècles plus tard dans les vers de Ludovico Ariosto: "Oh gran bontà dei cavalieri antichi - eran nemici, eran di fé diversi…" (oh grande noblesse des chevaliers anciens - ils étaient ennemis, leurs religions étaient différentes…), mais ils se trouvaient d'accord pour protéger une femme.
La collaboration nécessaire. En résumé: dans l'ensemble, les deux civilisations ont bien réagi à des événements terribles.. Mais rien n'est acquis, et le moment le plus difficile est encore à venir. Il arrivera lorsque les Etats-Unis, éventuellement appuyés par des pays européens, mettront en oeuvre leur réponse. L'idée qu'ils puissent y renoncer est irréaliste: aucun pays au monde ne pourrait ne pas réagir lorsque le coeur même de sa puissance est attaqué de façon si lâche et sanglante. Les pays musulmans devraient contribuer à éradiquer la peste de la violence fanatique, de la même manière que l'Europe poursuit et condamne sévèrement ses propres groupuscules racistes et violents. De vrais progrès vers la solution du problème palestinien représenteraient évidemment une contribution fondamentale à l'apaisement des esprits; l'UE y travaille. Mais le drame palestinien est parfois un alibi pour certains intégristes. Dès 1998, Jean Daniel avait écrit dans un éditorial du "Nouvel Observateur": "le fondamentalisme radical est antérieur au colonialisme occidental comme à la constitution de l'Etat d'Israël". Je pense donc qu'il ne suffira pas de résoudre le problème palestinien pour extirper l'intégrisme et sa forme violente, le terrorisme. La sincérité dans l'engagement contre cette peste et la coopération du monde musulman détermineront sans doute le degré de la réponse américaine. Les terroristes ont échoué dans leur tentative de créer une sorte d'unité factice autour de leurs objectifs délirants; il faut absolument éviter qu'une telle unité puisse se constituer à cause de réponses occidentales inappropriées ou insuffisamment ciblées. (F.R.)