Un texte clair. Une fois de plus, dans un moment difficile et délicat, face à une menace grave, les Européens découvrent ou redécouvrent l'importance d'être unis et relancent leur intégration. La déclaration adoptée le 14 septembre par les chefs d'Etat ou de gouvernement et par les présidents du Parlement européen et de la Commission, exprime la volonté unanime de faire progresser les aspects de l'unité européenne politiquement les plus sensibles et les plus significatifs: politique étrangère, défense, espace judiciaire commun. Quel démenti cinglant à ceux qui s'efforcent de faire croire que l'UE n'a pas d'ambitions et n'est qu'un organe technique et bureaucratique, qu'ils soient journalistes ou s'appellent Ralf Dahrendorf.
La déclaration du 14 septembre a été reproduite intégralement dans notre bulletin du 15 septembre, pp.3/4. Elle affirme l'intention des Quinze de: développer la politique étrangère et de sécurité commune (Pesc) afin que l'Europe parle d'une seule voix; rendre opérationnelle "au plus vite" la politique européenne de sécurité et de défense (Pesd); accélérer la création de l'espace judiciaire commun. L'UE s'efforcera en outre de faire naître un système mondial de sécurité et de prospérité et un mouvement antiterroriste fort et durable au niveau international. En même temps, la volonté de punir les terroristes est ferme et globale, dans le sens qu'elle vise tout autant les auteurs et organisateurs de l'acte de guerre lâche et cruel contre la civilisation accompli à New York ("nous n'admettrons en aucun cas qu'ils trouvent refuge, où que ce soit") que tous ceux qui les protègent. Le texte dit: "ceux qui portent la responsabilité d'aider, de soutenir et héberger les auteurs, organisateurs et commanditaires de ces actes devront rendre des comptes."
L'essentiel, ce ne sont pas les phrases mais l'action pour les concrétiser. Et tout va vite. La Commission européenne a présenté sa proposition sur la définition uniforme du terrorisme, indispensable pour appliquer le mandat d'arrêt européen proposé, et le Conseil s'en est occupé dès ce jeudi. Le Parlement et le Conseil ont entamé les procédures pour surmonter leurs divergences techniques sur le projet visant à renforcer la lutte contre le blanchiment des capitaux (actuellement, l'intervention européenne est limitée à l'argent du trafic de drogue, elle sera élargie à tous les délits de la criminalité organisée, le terrorisme y compris). Le contrôle des transactions financières illicites ou douteuses est à l'ordre du jour du Conseil informel Ecofin de Liège. Vendredi soir, le Sommet extraordinaire fera le point sur les actions des différents Conseils spécialisés.
Où se situe le choc véritable. Quant à la Pesc et à la Pesd, la question n'est pas d'adopter de nouveaux textes, mais d'appliquer aux situations concrètes les procédures qui existent. Le volet externe de la déclaration du 11 septembre invite à "trouver les solutions aux conflits qui servent trop souvent de prétexte à la barbarie", le premier de ces conflits étant évidemment celui entre Israël et les Palestiniens. Il est significatif que les chefs de gouvernement aient inscrit le Moyen-Orient comme seul point à leur programme de vendredi soir, outre le terrorisme et ses conséquences. La pression en faveur d'un accord équitable au Moyen-Orient deviendra de plus en plus forte. Le deuxième objectif vise la relance de "l'ensemble des négociations que nous menons" avec les pays méditerranéens, ainsi que vient de le déclarer Pascal Lamy, qui a toutefois ajouté: "bien entendu, nos partenaires doivent, eux aussi, remplir leur part du contrat".
En même temps, le refus de considérer l'Islam en tant que tel et les pays arabes ou musulmans en général comme responsables de l'horreur de New York s'affirme de plus en plus nettement: la réponse de l'Occident sera réfléchie et ciblée. Et le monde musulman doit y contribuer.
J'ajoute quelques remarques éparses résultant de la réflexion en cours:
- le terrorisme est un poison mortel qui contamine quiconque y touche. Qui cède à la tentation de s'y mêler, quelles que soient les raisons et les circonstances, un jour ou l'autre en sera la victime. Comprenne qui voudra. Les Etats-Unis ont soutenu en son temps les terroristes afghans afin de nuire autant que possible à l'URSS: ils ont armé et financé ceux qui frappent aujourd'hui le sol américain;
- les anarchistes d'autrefois n'ont aucun rapport avec les terroristes actuels. Ils poignardaient les rois, ils s'en prenaient aux puissants. Le siècle dernier, un anarchiste a renoncé à lancer sa bombe parce que des enfants jouaient à côté et il a été pendu. Pour les intégristes musulmans d'aujourd'hui, la présence d'enfants est plutôt un attrait supplémentaire;
- certains pays arabes sont victimes eux aussi du terrorisme intégriste: l'Egypte, l'Algérie. Ceci permet d'estimer que le vrai "choc des civilisations" n'est pas entre l'Islam et la civilisation occidentale, mais qu'il se situe à l'intérieur de chacune des deux civilisations, entre ceux qui reconnaissent les valeurs de la tolérance et du respect de l'autre, et ceux qui sèment la haine et la destruction. (F.R.)