Partie remise. Le Sommet de Göteborg n'a ajouté que des nuances aux "conclusions" du Conseil (reproduites dans notre bulletin du 12 juin p.7) qui définissent la position de l'UE suite au "non" irlandais au Traité de Nice et qui transmettent en substance un double message: a) aux pays candidats à l'adhésion, pour les rassurer sur la volonté de l'UE de respecter les engagements et le calendrier des négociations; b) à l'Irlande, pour signaler que les autres Etats membres n'ont aucune intention de rouvrir les négociations sur ce Traité ni d'y ajouter d'autres dispositions, et qu'il doit être ratifié tel quel par tous selon le calendrier prévu.
Résultat: les pays candidats ne sont pas entièrement rassurés et se posent toujours beaucoup de questions; le gouvernement irlandais ne sait pas de quel côté se tourner pour transformer en "oui" le "non" populaire. Je ne vais pas revenir sur ma conviction que le vote irlandais doit être respecté et pris au sérieux. Je voudrais simplement ajouter une déclaration de confiance dans l'Irlande; si son peuple n'est pas prêt à participer à l'Europe de la sécurité et de la défense ni à accepter un "gouvernement économique européen", ce n'est que partie remise. L'histoire d'un demi-siècle de construction européenne nous a appris que, si l'avant-garde avance, dans la plupart des cas les autres suivent. Au Royaume-Uni, la majorité de la classe politique est à présent convaincue de la nécessité de participer à l'euro; à Copenhague, les autorités réfléchissent à la possibilité de renoncer aux dérogations qui ont été consenties à leur pays. On ne fait pas l'Europe unie sans les peuples; ceux qui se satisfont du degré actuel d'intégration ne perdront rien de ce qu'ils ont déjà et qu'ils souhaitent. L'essentiel, c'est de ne pas dénaturer le projet des autres dans le but de convaincre les hésitants.
Dans le cadre communautaire ou en dehors? L'enjeu devrait être clair. Prenons l'aspect militaire: la question n'est pas de savoir si l'on doit, ou non, avancer sur cette voie; la question est de savoir si l'Europe de la défense se fera dans le cadre communautaire ou en dehors. Parce que ceux qui l'estiment indispensable n'y renonceront pas; si la voie communautaire n'est pas praticable, ils choisiront la voie intergouvernementale. Le président Chirac a déclaré devant le président des Etats-Unis: "les progrès de la défense européenne sont irréversibles, car ils participent du mouvement général et profond de la construction européenne. L'avènement d'une Union européenne occupant pleinement sa place sur la scène internationale est inscrit dans le cours de l'histoire." C'est pourquoi, si les pays de l'UE actuelle et future ne sont pas tous d'accord, il est urgent de constituer l'avant-garde: pour sauvegarder l'encadrement communautaire des nouvelles réalisations.
La profession de foi de François Bayrou. Des personnes de bonne volonté et de bonne foi se demandent les raisons de cette obsession du cadre communautaire? François Bayrou, parlementaire européen et président du mouvement UDF, l'a expliqué de manière claire et convaincante. Je ne vais pas soumettre aux lecteurs ma modeste prose, du moment qu'il a dit l'essentiel mieux que je ne saurais le dire, je vais le citer.
Pour les Européens, "la seule question est celle-ci: avec nos bons sentiments et nos vieilles langues, voulons-nous encore nous asseoir à la table des décisions et taper du poing sur la table, en ayant une chance d'être entendus? Oui ou non? Si c'est oui, il nous faut avoir les idées claires; pour exercer la souveraineté, il nous faut construire notre puissance. Une seule voie est disponible, la voie européenne. Pour retrouver la souveraineté perdue des nations, il faut construire la souveraineté européenne. (…) L'intergouvernemental, c'est la zone de libre-échange. Les deux mots sont synonymes (…). Sa réalité, ce sera le grand marché, la monnaie sans équilibre politique, et une espèce d'ONU régionale, où les gouvernants dîneront ensemble sans jamais décider, où les diplomates s'épuiseront à bâtir des majorités improbables pour une multitude de décisions secondaires, excluant l'essentiel: la défense, la politique étrangère, le modèle social, la volonté économique" (publié dans "Libération" du 14 juin).
Les dernières lignes clarifient ce qui est, pour M.Bayrou, l'essentiel, et on voit tout de suite ce qui le sépare d'autres théories fondées sur un prétendu pragmatisme. Son texte comporte beaucoup d'autres éléments intéressants, concernant la nécessité de respecter le vote irlandais et de "démonter le sophisme" selon lequel les négociations d'élargissement dépendent du Traité de Nice; et M.Bayrou se moque gentiment de l'efficacité du dialogue avec les "forces vives et les associations, sur les sites Internet". Il me plaît de le citer amplement parce que M.Bayrou appartient à la nouvelle génération de responsables politiques, et il prouve (ensemble avec M. Verhofstadt, M. Jo Leinen, M. Moscovici et bien d'autres) que les générations qui ont fait l'Europe unie ont des successeurs. Il cite d'ailleurs les trois vagues de ses inspirateurs: a) Schuman-Adenauer-De Gasperi; b) Giscard d'Estaing-Schmidt; c) Mitterrand-Kohl-Delors. Maintenant, la relève est là. (F.R.)