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Bulletin Quotidien Europe N° 7971
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Créer l'événement. A quelques exceptions près, les commentateurs ont considéré que le résultat le plus spectaculaire du récent Sommet entre l'UE et la Russie a été le décision de mettre à l'étude l'utilisation de l'euro dans les relations commerciales et économiques réciproques, en songeant en premier lieu au pétrole et au gaz. Pour la deuxième fois, Romano Prodi a ainsi créé l'évènement à propos de la Russie: l'année dernière par son initiative sur les fournitures, cette fois-ci par celle sur les moyens de paiement. La déclaration finale n'y consacre qu'une ligne et demie: "La Fédération Russe et l'Union européenne conviennent d'examiner la question de l'utilisation de l'euro dans leurs relations commerciales et économiques". Mais ces quelques mots avaient été précédés par une analyse approfondie de l'impact possible de l'opération.

Le dynamisme du président de la Commission, en accord avec la présidence du Conseil, dans ce domaine est logique, pour deux raisons au moins. La première est que centrer un sommet UE-Russie sur "les sujets qui fâchent" (la Tchétchénie, la liberté de la presse) signifierait lui ôter toute possibilité de résultats. Certes, ces sujets sont essentiels et l'UE doit les évoquer afin de maintenir la pression sur Moscou; elle l'a fait, en connaissant à l'avance les réponses réticentes ou hypocrites de Vladimir Poutine. La deuxième raison est que le domaine de l'énergie est effectivement et concrètement le plus prometteur, car les intérêts sont complémentaires: l'UE doit diversifier et garantir ses sources d'approvisionnement, la Russie a besoin des capitaux et de la technologie européens pour utiliser au mieux ses ressources et réduire les gaspillages.

La direction est donc toute naturelle. Sans toutefois se cacher que long est le chemin entre les intentions et les faits. La lenteur avec laquelle les idées audacieuses se concrétisent est parfois déprimante. On comprend que Mme Loyola de Palacio utilise des termes encourageants et empreints de satisfaction pour décrire l'état du "dialogue " en cours. Elle a déclaré: "le dialogue énergétique entre l'Union européenne et la Russie est bien lancé. Des domaines de coopération ont été discutés de manière ouverte et pragmatique. Il est certain que la Russie est un partenaire énergétique très fiable depuis de nombreuses années et qu'elle souhaite conforter cette réputation par un renforcement de l'interdépendance, en reconnaissant que sa stratégie pour l'avenir doit prendre en compte le marché européen élargi et de plus en plus intégré".

Lenteurs de la concrétisation. La confiance et la conscience de l'enjeu sont là, mais, s'agissant des réalisations, les deux parties en sont encore au stade de la procédure: elles se sont mises d'accord sur…les sujets du dialogue. En voici les principaux: un examen conjoint des stratégies énergétiques respectives; un effort pour améliorer la transparence des marchés; une évaluation de l'état des infrastructures de transport du pétrole et du gaz; un calendrier général en vue de l'examen des principales réformes réglementaires nécessaires pour accroître les investissements énergétiques en Russie; un accord sur un ensemble de mesures susceptibles d'être utilisées comme indicateurs de l'amélioration des perspectives offertes aux investisseurs; plusieurs projets pilotes dans les domaines de l'efficacité énergétique et des économies d'énergie; des transferts de technologie. Il y a donc consensus pour parler de tout ceci. Un premier rapport de synthèse est annoncé pour juillet. On verra alors si le dialogue avance et si la jolie liste citée commence à produire quelques résultats.

Ce qu'on sait pour le moment n'est pas particulièrement encourageant. Parmi les mesures susceptibles d'améliorer les "perspectives offertes aux investisseurs", trois (plus une quatrième "éventuelle") ont été indiquées comme prioritaires: a) la ratification de la Charte de l'énergie par la Russie; b) la création par le gouvernement russe d'un "guichet unique" pour les investisseurs privés européens; c) la mise en place d'une procédure rapide de résolution des litiges; d) éventuellement, la création d'un instrument ad hoc visant à réduire les risques non commerciaux. A défaut des ces instruments, les investisseurs ne se précipiteront pas sur le marché russe, pour prometteur qu'il soit. Mais, que l'on sache, rien n'existe pour le moment. Le Parlement russe n'a pas ratifié la Charte de l'énergie, document de base indispensable qui ouvrirait de grandes perspectives, et il ne semble pas pressé de le faire. Les autres réalisations dépendent d'une inconnue majeure: l'efficacité de la bureaucratie russe. La mentalité qui y prévaut est-elle toujours celle qui avait été si génialement décrite par Gogol et Tchekhov? Ou bien, le vice-premier ministre V.Khristenko, nommé par M.Poutine comme responsable du dialogue, a-t-il réussi à insuffler du dynamisme dans la machine administrative? Et le Parlement russe va-t-il comprendre la nécessité d'accepter certains engagements et même de renoncer à certains aspects de l'autonomie nationale, si l'on veut développer la coopération internationale ?

Raisons de l'urgence, raisons d'espérer. La production russe de pétrole a baissé de 45% et celle de gaz de 8% dans les dix dernières années, par manque d'investissements, d'entretien des installations et d'exploration de nouveaux gisements. Les gaspillages sont insensés. La législation est gravement lacuneuse. Un coup de fouet pourrait avoir une importante décisive pour l'économie de la Russie, en termes de rentrées de devises, d'organisation, d'efficacité énergétique. On attend de savoir si le mastodonte russe veut et sait bouger avec un minimum d'agilité, lorsque l'urgence est là.

Mon intention n'est quand même pas de lancer un message de scepticisme. L'utilité, ou plutôt la nécessité, de la coopération envisagée est trop claire pour ne pas être comprise, et quelques signes pourraient indiquer un mouvement qui s'amorce. Une information toute récente annonce que l'ENI (Italie) a conclu un accord "cinquante/cinquante" avec l'Astrakhannafteprom qui lui attribuera la qualité de "producteur sur place" dans cette région russe de la mer Caspienne, pour l'exploration et ensuite l'exploitation d'un gisement de pétrole et de gaz de 1.800 kilomètres carrés. Les exportations énergétiques russes vers l'UE ont repris l'année dernière la marche ascendante (elles représentent 53% des exportations totales de pétrole et 63% de celles de gaz). Les investissements à réaliser ont été évalués à 600 milliards de dollars d'ici 2020. Les autorités russes ont confirmé leur préférence pour le système des "contrats à long terme" pour les livraisons de pétrole et de gaz, en faisant valoir la crédibilité de leur pays en ce domaine (la Russie a honoré jusqu'ici tous ses engagements de ce type). 41% du gaz naturel importé par l'UE vient de Russie (29% d'Algérie, 25% de Norvège). Dans ces conditions, ne pas coopérer serait de l'inconscience, de la folie, alors que la Russie a un besoin vital de devises, d'installations, de modernisation administrative, et que l'UE se trouve devant un avenir énergétique incertain et nébuleux, pour ne pas dire dangereux (voir cette rubrique datée 30 avril/premier mai).

Les sept avantages de l'utilisation de l'euro. L'idée d'utiliser l'euro dans les relations économiques et commerciales ajoute un élément nouveau et de poids au panorama décrit. Les services de la Commission européenne ont établi une liste des avantages qui résulteraient, pour les deux parties, de cette initiative: a) éviter les coûts commerciaux inutiles et les risques de change résultant du passage par le dollar; b) renforcer les liens commerciaux et surtout le passage des échanges commerciaux aux investissements. Les liens entre commerce et investissements sont connus: en particulier, les contrats à long terme dans la monnaie d'une des parties encourageront les investissements; c) équilibrer les réserves russes en devises; d) faciliter l'intégration entre les économies des deux parties, comme l'a montré l'exemple des pays d'Europe centrale et orientale, grâce au mouvement vers l'euro en s'éloignant du dollar comme étalon monétaire; e) profiter pleinement des possibilités offertes par l'élargissement de l'UE; f) assurer aux consommateurs de l'UE une meilleure stabilité des prix des produits russes actuellement libellés en dollars; g) promouvoir la stabilité, les échanges, les investissements et une meilleure compréhension entre les deux parties. Rien que du positif, n'est-ce pas? Mais la Commission a en même temps reconnu que les décisions relatives à l'utilisation de l'euro reviennent aux entrepreneurs, publics ou privés. Et il semble évident que ces derniers ne quitteront le dollar que lorsque l'euro aura été stabilisé et aura gagné la pleine confiance des marchés.

Une notion encore nébuleuse. En conclusion, il ne fait pas de doute qu'une coopération énergétique ample et réussie représenterait un élément central des relations réciproques et aurait une influence considérable sur tous les autres aspects, même les plus délicats et controversés tels que l'élargissement de l'UE, le régime de Kaliningrad, la politique européenne de sécurité et de défense, la Tchétchénie, la liberté de la presse, etc. A l'heure actuelle, sur plusieurs de ces points, les deux parties se limitent souvent à réaffirmer leurs positions; mais même les simples affirmations de principe peuvent avoir leur poids et leur impact. Par exemple, la déclaration finale du Sommet du 17 mai affirme explicitement que la liberté de parole et la pluralité des médias sont essentiels pour un véritable partenariat UE/Russie. Ceux qui reconnaissent l'importance des affirmations générales, qui sont attentifs à leur ton et au choix des mots, liront avec intérêt, dans le prochain numéro de notre série EUROPE/Documents, la longue déclaration finale qui n'oublie ni les Balkans ni la Corée du Nord, ni la coopération douanière ni la pêche. Beaucoup de mots, pour le moment, mais qui réaffirment inlassablement quelques principes fondamentaux, et avec un élément en plus: un groupe à haut niveau élaborera "le concept d'un espace économique européen commun", notion assez nébuleuse pour le moment et objectif qui de toute manière n'est pas pour demain. A Moscou, dans la conférence de presse finale, le président du Conseil européen, Göran Persson, a indiqué que le délai pour une telle réalisation pourrait se situer entre cinq et dix ans. Plutôt cinq, a répondu Vladimir Poutine, mais on sait ce que valent de telles prévisions. Pour commencer, attendons de voir si la coopération énergétique se concrétise effectivement avec l'envergure souhaitable. Ce serait déjà un très bon départ. (F.R.)

 

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