Versailles, 11/09/2000 (Agence Europe) - A l'issue d'une "discussion très fructueuse et précise sur les cours du pétrole et sur la situation créée par la hausse des prix", les ministres des Finances de l'UE, réunis informellement à Versailles samedi en présence du président Romano Prodi et du commissaire Pedro Solbes ainsi que des gouverneurs de Banques centrales, ont fermement invité les pays producteurs de pétrole à augmenter leur production. Ils ont mandaté le président en exercice du Conseil Ecofin, le Français Laurent Fabius, et la Commission européenne à transmettre (ce qui, a indiqué M. Fabius, était fait dimanche midi, des contacts étant ensuite prévus "dans les jours qui viennent") leur "message unanime" qui a pris la forme des "Termes de référence sur les cours du pétrole" suivants:
"Les ministres considèrent que le niveau actuel du prix du pétrole est une source de préoccupation majeure. Un retour des cours du pétrole à un niveau qui favorise la croissance mondiale est nécessaire. Les ministres ont noté que les ministres de l'Opep avaient affirmé que, si les cours du pétrole demeuraient au-dessus de 28$ jusqu'au 8 septembre, ils proposeraient une augmentation de production. Les ministres ont noté que l'Opep avait également reconnu que le prix du pétrole soutenable se situait en-dessous de ce chiffre. Les ministres appellent donc l'Opep à mettre en place les mesures permettant d'assurer un approvisionnement du marché mieux adapté à la conjoncture économique mondiale. Ils considèrent que la relance du dialogue entre les producteurs de pétrole et les consommateurs est une urgente nécessité.
Chaque ministre a affirmé la position de son gouvernement de ne pas changer sa politique de taxation du pétrole -pour des raisons économiques et environnementales. Chacun a reconnu que la hausse du prix du pétrole doit être traitée, ainsi que l'Opep l'a promis, par une augmentation de la production conduisant à un prix plus bas. La Commission est invitée à examiner, en liaison avec les autorités nationales compétentes, les moyens d'améliorer le degré de concurrence dans le secteur de l'énergie, et en particulier dans le secteur pétrolier, au niveau de l'Union européenne et des Etats membres. Les ministres souhaitent qu'une concertation soit menée dans le cadre de l'Agence internationale de l'énergie sur une relance des économies d'énergie et une politique de diversification énergétique. Les ministres soulignent la nécessité d'accélérer la mise en oeuvre du programme d'action de l'UE dans ces domaines, afin de réduire la dépendance pétrolière de nos économies".
Lors de la conférence de presse qui a ponctué, samedi en fin de journée, la session informelle Ecofin, M. Fabius a fermement souligné que pour tous les Quinze, "la bonne manière de faire face à la hausse considérable des prix du pétrole et à ses conséquences pour nos économies -et à terme, si la situation se prolonge, pour les pays de l'Opep- était d'augmenter la production" et de faire ainsi baisser les prix. "Nous estimons que c'est indispensable !", a-t-il lancé (en disant attendre ce signal de la réunion tenue par l'Opep à Vienne dimanche). "Ce n'est pas par le biais fiscal que nous entendons agir", a poursuivi le ministre français en ajoutant que les "mesures ponctuelles" prises par certains Etats membres -comme la France- ne pouvaient "pas être interprétées comme un changement de ligne": "Il n'est pas question qu'à cette occasion soient remises en cause nos politiques fiscale et budgétaire. Nous restons dans les clous !", a-t-il lancé. Une fermeté qui a fait écho aux propos sans ambiguïté de certains autres ministres, en particulier l'Italien Vincenzo Visco ("Je ne pense pas que ce serait une bonne idée d'utiliser les budgets publics pour financer les budgets privés des cheikhs du pétrole") et l'Espagnol Rato ("Baisser les impôts sur le pétrole serait une politique irresponsable").
Interrogé sur le fait que la déclaration des ministres des Finances mentionnait le chiffre de 28 dollars par baril alors que le commissaire de Palacio avait jugé, la semaine dernière, qu'un prix normal devrait tourner autour des 20 dollars, M. Fabius a indiqué qu'il ne fallait y voir aucune divergence, les Quinze s'étant bornés à citer un chiffre mentionné par l'Opep (M. Solbes a rappelé que c'était le prix de déclenchement de la production retenu par l'Opep): "Je n'ai pas dit que l'objectif était de ramener les prix à 28 dollars ; pour nous, un prix équilibré est en-dessous", a-t-il expliqué en mentionnant une fourchette entre 20 et 25 dollars.
A la question de savoir si les Quinze n'envisageaient pas une montée de l'inflation et une baisse générale de la demande, Christian Noyer, vice-président de la Banque centrale européenne, a dit qu'il ne faisait pas de doute que la hausse des prix du pétrole représentait un "choc exogène" ayant pour "conséquence de retirer une partie du revenu disponible dans les pays consommateurs". Une "politique monétaire laxiste encourageait l'inflation" dans ce contexte, raison pour laquelle "la seule bonne réponse est celle choisie par les ministres" dans la mesure où "notre responsabilité n'est pas d'absorber le choc en jouant sur l'inflation". Quant au commissaire Solbes, il a indiqué que le premier semestre avait enregistré une "flambée sur le plan de l'inflation" et que le niveau actuel des prix pétroliers ne permettait pas d'être certain qu'un ralentissement interviendrait pour correspondre aux prévisions (1,8%).
Concernant la concurrence accrue à mettre en place dans le secteur de l'énergie, M. Fabius a estimé que des efforts avaient déjà été consentis dans chaque Etat membre, mais que la Commission était "très attentive à ce que la concurrence se renforce encore, en particulier entre les grandes sociétés" ; selon lui, il existe une "série de domaines" où le principe de concurrence pourrait être mieux appliqué. Pedro Solbes a constaté, à titre d'exemple, que les prix hors TVA étaient très différents entre les Etats membres, mais que les prix des produits étaient "très similaires", jugeant qu'il fallait "approfondir ces deux éléments". Pour lui, la demande adressée par les ministres des Finances à la Commission vise à disposer d'une "vision plus globale de tous ces éléments" qui font qu'il "manque dans certains cas un marché intérieur assez ouvert".
A la question de savoir de quels instruments dispose l'UE pour infléchir l'Opep, M. Fabius a développé le raisonnement suivant: "Quand on analyse bien la situation économique, toute mesure qui aurait pour effet de déséquilibrer fortement l'économie occidentale aurait pour contre-effet de peser à terme sur les pays producteurs. On l'a vu dans le passé. (…) Il est de l'intérêt bien compris des uns et des autres de trouver un prix correct et de stabiliser les ressources". M. Fabius a encore estimé que la situation actuelle n'était en rien comparable à celle connue voici trente ans, l'Europe étant "devenue beaucoup moins dépendante" et ayant apporté des "améliorations structurelles" à ses économies qui lui permettent de "maintenir l'inflation à bas niveau". Et le président en exercice du Conseil Ecofin de souligner que les Quinze avaient voulu lancer un message d'avertissement à ceux qui pourraient être tentés "d'introduire des éléments de déséquilibre dans une situation qui est bonne": "Nous disons: attention ! Il ne faut pas menacer ce qui est un des éléments de la croissance".