Réunie mardi 14 avril, la commission du Développement du Parlement européen (DEVE) a tenu un échange de vues sur la situation humanitaire au Liban, plongé dans le chaos depuis plusieurs semaines en raison de l’escalade militaire dans la région. Sur le terrain, le constat des ONG est sans appel : les besoins humanitaires explosent alors même que les ressources s’amenuisent.
En sa qualité de vice-présidente de la délégation pour les relations avec le Machrek, Cecilia Strada (S&D, italienne) a ouvert le débat en rappelant que plus d’un million de personnes, dont 400 000 enfants, ont déjà été déplacées depuis le début du conflit. « Le droit international humanitaire est clair : les civils doivent être protégés à tout moment. Pourtant, nous comptons déjà plus de 1 000 victimes civiles », a-t-elle déploré.
La crise au Moyen-Orient constitue également un « choc pour la sécurité alimentaire mondiale », a averti Samer Abdel Jaber, responsable du Programme alimentaire mondial (PAM). Il a insisté sur l’inflation galopante au Liban, le prix du pain ayant bondi de 17% en un mois.
Or, les entraves à l'aide matérielle se multiplient. M. Abdel Jaber a révélé que « près de 63% » des convois vers le Sud-Liban n'ont pas pu aboutir faute de garanties de sécurité suffisantes, bloqués par des réponses négatives ou inexistantes aux demandes de déconfliction (procédure visant à garantir qu'un convoi ne sera pas ciblé par des frappes). Sur ce point, le président de la commission parlementaire, Barry Andrews (Renew Europe, irlandais), a précisé que les forces de défense israéliennes exigent un préavis de 48 heures pour tout mouvement humanitaire, rendant de facto impossible toute intervention d'urgence, comme les déplacements d'ambulances.
De son côté, Mohammed Mansour, coordinateur du Forum libanais des ONG humanitaires et de développement, a insisté sur le lourd prix payé par les secouristes : à ce jour, 88 paramédicaux ont été tués par des frappes israéliennes. « Le Liban ne demande pas de la sympathie. Le Liban demande une action décisive », a-t-il lancé, exhortant l'UE à amplifier ses efforts en faveur d’un cessez-le-feu immédiat.
Les eurodéputés redoutent un nouveau scénario palestinien. Du côté des eurodéputés, le sentiment d'un tragique 'déjà-vu' a dominé les débats. Pour de nombreux élus, les méthodes employées au Sud-Liban ne sont que l'extension d'une stratégie déjà éprouvée dans l'enclave palestinienne. Isabel Serra Sánchez (La Gauche, espagnole) a ainsi fustigé l'application d'une « doctrine Gaza » : « L'objectif est la destruction des infrastructures qui permettent la vie du peuple libanais », a-t-elle estimé. Une analyse partagée par Leire Pajín (S&D, espagnole), qui s'est indignée de la répétition systématique des mêmes violations du droit international. Toutes deux appellent désormais à des mesures coercitives, comme la suspension de l'accord d'association UE-Israël (EUROPE 13840/16).
Au-delà de la situation militaire, Udo Bullmann (S&D, allemand) a jugé que la réponse diplomatique de l'UE était trop passive, dénonçant une politique du « no-show » sur la scène internationale. Pour lui, l'aide européenne restera insuffisante tant que « les bombardements continuent », et le manque de fermeté politique est « l'une des raisons mêmes pour lesquelles cette situation se produit ».
Un système humanitaire mondial sous tension. La crise libanaise s'inscrit dans un paysage global de plus en plus sombre (EUROPE 13830/19). À l’occasion d’un précédent débat en commission DEVE, le matin même, Maria Groenewald, directrice du réseau européen d'ONG VOICE, a souligné que les records en termes de besoins humanitaires sont battus chaque année. Selon elle, « la fragilité n'est plus une exception, mais la norme », ce qui exige une diplomatie humanitaire plus robuste pour briser le cycle de la souffrance.
Elle a plaidé pour que le prochain cadre financier pluriannuel (MFF) sanctuarise un budget de 25 milliards d'euros dédié à l'aide humanitaire, tout en avertissant contre l'instrumentalisation de cette aide pour servir des intérêts liés à « la migration, la sécurité ou (...) la politique étrangère ». (Justine Manaud)