L’heure des prédateurs
L’essai que vient de publier chez Gallimard le romancier Giuliano da Empoli, ancien conseiller politique de Matteo Renzi, auteur du best-seller Le mage du Kremlin, qui lui a valu le grand prix du roman de l’Académie française en 2022, nous entraîne dans les coulisses de la politique internationale et nous donne à voir le monde d’aujourd’hui tel qu’il est en réalité. Avec ses autocrates décomplexés, ses démocrates désemparés et ses gourous de la tech prêts à sacrifier l’humain sur l’autel du profit. Un monde instable où tout devient permis, jusqu’au chaos universel.
« En occupant la Crimée en 2014, Poutine a brisé le tabou, laborieusement construit après la Seconde Guerre mondiale, qui interdisait à un pays de recourir à la force pour modifier ses frontières. L’invasion de 2022 a amplifié le message pour les plus distraits. La guerre est de nouveau à la mode. Les dirigeants qui l’invoquent gagnent les élections. Certains d’entre eux passent ensuite aux actes. Dans les cinq dernières années, les dépenses d’armement ont augmenté de 34% dans le monde », observe l’auteur. Et d’ajouter un peu plus loin : « En Libye, au Proche-Orient, en Ukraine : les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille. Et chaque jour, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe. Ces derniers mois, des agents russes sont soupçonnés d’avoir assassiné un transfuge en Espagne, d’avoir incendié des centres commerciaux et des entrepôts dans plusieurs pays, d’avoir placé des colis piégés dans plusieurs avions de transport et tenté de tuer le PDG d’un des plus gros consortiums d’armement allemands [Armin Papperger, le patron de Rheinmetall : Ndr.]. Sans compter les opérations de désinformation à grande échelle qui se transforment en de véritables cyberattaques [ni les opérations hybrides visant les infrastructures critiques : câbles sous-marins, infrastructures de réseau, systèmes informatiques d’hôpitaux, etc.]. Les médias n’ont pas toujours accès à l’ensemble des faits, mais les bureaux de vote de la plupart des pays européens, par exemple, sont systématiquement visés par des attaques informatiques à l’occasion d’élections locales ou nationales ».
Rappelant que, dans le temps long de l’histoire, la multiplication des guerres et l’augmentation de leur intensité sont généralement corrélées à une progression plus rapide des techniques offensives par rapport aux techniques défensives et à une réduction de leur coût, Giuliano da Empoli écrit : « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la Guerre froide, la dissuasion nucléaire a rendu prohibitif le coût d’une attaque de grande envergure. Mais l’évolution du cadre géopolitique et les progrès de la technologie ont mis fin à cette phase de relative accalmie : l’attentat contre les Tours jumelles, qui a relancé l’histoire en dépit de sa mort annoncée, a coûté moins d’un million de dollars. Aujourd’hui, un porte-avions qui a coûté dix milliards de dollars au gouvernement américain peut être coulé par deux ou trois missiles hypersoniques chinois à quinze millions. À l’inverse, pour abattre un drone à deux cents dollars, lancé dans le sud du Liban, Israël doit employer à chaque coup un missile Patriot qui en vaut trois millions. Sans parler d’une cyberattaque capable de paralyser une nation entière, dont le coût est quasiment nul ». « Et le prix continue à baisser. À l’avenir, certains prétendent qu’un seul individu pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner. Quand on sait qu’un synthétiseur d’ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ vingt mille dollars, soit le prix d’une voiture d’occasion, cette perspective ne semble pas si lointaine », poursuit l’auteur, avant d’ajouter : « Selon l’entreprise qui le produit, le dernier modèle de ChatGPT lancé à l’automne 2024, a induit une augmentation significative du risque que l’intelligence artificielle soit utilisée à mauvais escient pour créer des armes chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires. Ce risque est désormais classé au niveau le plus élevé dans le barème établi par l’entreprise, mais cela n’a pas empêché OpenAI de mettre le produit sur le marché, sans qu’aucune autorité réglementaire trouve à y redire ».
« Aujourd’hui, nos démocraties paraissent encore solides, mais nul ne peut douter que le plus dur est à venir. Le nouveau président américain a pris la tête d’un cortège bariolé d’autocrates décomplexés, de conquistadors de la tech, de réactionnaires et de complotistes impatients d’en découdre. Une ère de violence sans limites s’ouvre en face de nous et […] les défenseurs de la liberté paraissent singulièrement mal préparés à la tâche qui les attend », constate Giuliano da Empoli.
« Il y a dix ans déjà, Cambridge Analytica a montré la voie en important en Europe et aux États-Unis les techniques de guerre de l’information qu’elle avait développées pour l’armée et les services de renseignement britanniques, au Pakistan et en Colombie. Dans un monde où la condition numérique est devenue la première expérience véritablement globale, partagée par l’ensemble de la population mondiale, les dynamiques propres à Internet et aux réseaux sociaux peuvent être exploitées plus ou moins de la même façon partout, et le Nigeria devient un excellent terrain pour une campagne dans un pays scandinave », écrit l’auteur en abordant l’autre dimension du développement potentiel du chaos à venir.
« Ce qui a changé par rapport à il y a huit ans, c’est que le socle sur lequel reposait l’ancien ordre s’est effondré. Si, au milieu des années 2010, les ‘Brexiters’, Trump et Bolsonaro pouvaient apparaître comme un groupe d’outsiders, défiant l’ordre établi et adoptant une stratégie du chaos, comme le font les insurgés en guerre contre une puissance supérieure, aujourd’hui la situation s’est inversée : le chaos n’est plus l’arme des rebelles, mais le sceau des dominants. Si, en Occident, la première moitié du 20e siècle avait enseigné aux hommes politiques les vertus de la retenue, la disparition de la dernière génération issue de la guerre a permis le retour des démiurges qui réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs. Si l’Ancien Monde supposait des garde-fous – le respect de l’indépendance de certaines institutions, les droits de l’homme et des minorités, l’attention portée aux répercussions internationales -, tout cela n’a plus la moindre valeur à l’heure des prédateurs. Dans ce nouveau monde, tous les processus en cours seront poussés jusqu’à leurs conséquences extrêmes, aucun d’entre eux ne sera contenu ou gouverné de quelque manière que ce soit », estime l’auteur.
Et Giuliano da Empoli ajoute : « La fenêtre d’opportunité qui existait jusqu’à hier pour qu’un système de règles soit mis en place s’est refermée. L’idée même d’une limite à la logique de la force, de la finance et des cryptomonnaies, à l’emballement de l’IA et des technologies convergentes ou au basculement de l’ordre international vers la jungle est sortie du domaine du concevable ». Pessimiste ? Certainement pas. À voir l’accélération actuelle et la manière dont les autorités politiques en Europe, Union européenne et États membres confondus, rament, dans une frénésie de réunions et d’initiatives incessantes, pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être, il est impératif de prendre conscience du chaos qui se développe sous nos yeux. Pour se préparer à l’affronter. Sans céder à la panique. (Olivier Jehin)
Giuliano da Empoli. L’heure des prédateurs. Gallimard. ISBN : 978-2-0731-1320-7. 151 pages. 19,00 €
Migrationshintergrund
Paru en 2022, « Issu de l’immigration » n’est pas une autobiographie comme les autres, mais, comme l’explique l’auteur dans son avant-propos, un témoignage ou récit de choses vécues, mêlant anecdotes, politique et histoire. L’ouvrage de l’ancien député européen Jannis Sakellariou, qui n’existe qu’en allemand et dans une traduction espagnole, nous replonge dans son histoire, qui est aussi celle du Parlement européen pendant vingt ans, de 1984 à 2004.
Né en 1939 en Grèce, Jannis Sakellariou est décédé en 2019 à Bruxelles. Et c’est l’histoire d’un migrant européen qu’il dépeint en premier lieu et qui donne à l’ouvrage son titre. Élu du SPD, il est, comme il le dit joliment lui-même, un « Allemand à astérisque », l’astérisque renvoyant à « pas né ici », ou en dialecte bavarois un « Zuagroast » (traduire : arrivé par le train). Parce que c’est à Munich que débarque, fin 1957, l’auteur pour y faire des études d’ingénieur en électronique à la Technischen Hochschule München… Il y occupera ensuite un poste d’assistant avant de trouver un poste au sein de Bayerische Elektrizitätswerke. En 1970, il rejoint les jeunes socialistes, le SPD étant alors le seul parti allemand à accueillir des étrangers comme membres, ce qui lui vaut de devoir quitter cette entreprise. Il retrouve assez rapidement un emploi chez Siemens, entreprise qu’il devra à nouveau quitter après avoir été élu au sein de la présidence collégiale des jeunes socialistes, de très mauvaise réputation dans le monde des entreprises. Après avoir été viré d’une troisième entreprise, filiale d’un groupe français, au même motif, il est chauffeur de taxi, puis finit par trouver un emploi, cette fois plus stable, dans la toute nouvelle académie de la Bundeswehr à Neubiberg.
C’est ainsi en Bavière qu’il découvre, vendredi 21 avril 1967, le coup d’État militaire qui porte une junte au pouvoir à Athènes et va le pousser à s’engager en politique, explique-t-il, d’abord au sein de l’Union panhellénique antidictatoriale (Panellinios Antidiktatoriki Enosis) fondée à Munich, puis au sein du SPD. Sa résistance à la dictature des colonels lui vaudra, comme à beaucoup d’autres Grecs, le non-renouvellement de son passeport. Et il ne pourra retourner en Grèce qu’en septembre 1974, après la chute du régime militaire. Entretemps, il aura reçu la citoyenneté allemande, en janvier 1973.
Onze ans plus tard, il entre au Parlement européen. Peu de temps après, à la veille de se rendre pour la troisième fois à Strasbourg, il reçoit la visite de trois jeunes Turcs qui viennent lui parler de l’exécution du frère de l’un d’entre eux, le jour même en Turquie, en lui demandant d’évoquer le sujet au Parlement européen. Ce sera pour le tout jeune député européen le baptême du feu. Alors qu’il tente encore d’appréhender les règles de fonctionnement de l’institution, le groupe socialiste et son président, Rudi Arndt, lui confient une résolution d’urgence (à l’époque, elles sont débattues en séance de nuit le jeudi) et le temps de parole dévolu au groupe : trois minutes.
Mais une grande partie de l’ouvrage est consacrée aux nombreux voyages et rencontres qu’il aura l’occasion de faire durant ses vingt ans passés au Parlement. Il raconte ainsi sa visite chez Andreas Papandreou avec Egon Bahr, fin 1984, ou encore le rôle de médiateur qu’il joue en février 1999 dans l’occupation (avec prise d’otages) par des Kurdes de la résidence de l’ambassadeur de Grèce à La Haye, qui faisait suite à l’enlèvement du dirigeant kurde Abdoullah Öcalan à Nairobi, où il était hébergé par l’ambassadeur de Grèce. Un leader kurde qu’il avait lui-même rencontré en 1995 à Damas.
Jannis Sakellariou revient aussi sur le Kosovo et « la légalisation d’une guerre illégale », une rencontre avec Mouammar Kadhafi à Tripoli, des visites en Tunisie, en Algérie et au Liban. Et consacre enfin une large partie à l’Amérique centrale, le Salvador en particulier, où il se rend par trois fois, en 1985, 1992 et 2002, mais aussi le Guatemala, où il rencontre, en 1988, Rigoberta Menchu. La militante des droits humains sera d’ailleurs arrêtée en sa présence. Avant de recevoir, quatre ans plus tard, le Prix Nobel de la Paix. (OJ)
Jannis Sakellariou. Migrationshintergrund – Erlebnisse eines Europäer. Verlag Dietz. ISBN : 978-3-8012-0629-1. 168 pages. 20,00 €