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Bulletin Quotidien Europe N° 13675
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N° 132

Vatican secret

Avec cet ouvrage, Loup Besmond de Senneville, rédacteur en chef adjoint du quotidien français La Croix, nous entraîne à sa suite dans les entrailles du Saint-Siège, où il a été envoyé spécial permanent pendant quatre ans à partir d’août 2020. L’auteur, qui a effectué un stage de fin d’études, il y a près de quinze ans déjà, à Agence Europe, relate différents temps forts du pontificat du pape François, dont il a été témoin en première ligne, sans jamais se départir de son bon sens critique face à ce qu’il nomme lui-même « la Machine ».

Une machine à la fois fascinante et opaque. Cœur et sommet d’un pouvoir hiérarchique exclusivement masculin, où les ambitions et la vanité humaine se déploient sans vergogne, loin des valeurs de l’Évangile, dans une optique de domination qui a culminé au 13e siècle dans une tentative malheureuse de théocratie. 700 ans plus tard, et après bien des révolutions, l’ouvrage de Loup nous montre – ce n’est pas son propos, mais notre ressenti – combien cette soif de pouvoir reste d’actualité en dépit des avertissements et remontrances de Jésus le Christ à ses disciples : « Ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux », pour ne citer qu’un passage de l’Évangile de Mathieu, au chapitre 23. Lieu de pouvoir, la machine est aussi le lieu d’une lutte permanente entre conservateurs, nostalgiques d’une institution féodale et sacralisée surplombant le prolétariat laïque de l’Église, et progressistes, qui tentent encore aujourd’hui de poursuivre la réforme entamée par le concile Vatican II au mitan des années 1960.

« Lorsque François est arrivé de Buenos Aires, en 2013, avec pour objectif affiché de mettre de l’ordre dans l’appareil de gouvernement de l’Église universelle, la résistance a été maximale. Combien de fois ai-je entendu des hommes ou des femmes des dicastères se plaindre du ‘désordre’ et de la ‘confusion’ engendrés par les réformes entreprises ou même tout simplement envisagées par le pape ? Il faut dire que depuis son élection, François n’a jamais manqué d’insister sur ce qu’il a lui-même nommé les ‘quinze maladies’ de la Curie, dont celle de ‘se croire indispensable’, de la ‘pétrification mentale’, de la ‘divinisation des chefs’ ou encore de la ‘mondanité’. Face à cela, les membres de la Curie romaine n’hésiteront pas à ‘ensabler’ les dossiers, non pas par opposition idéologique au pape François, mais par réflexe du plus pur conservatisme. ‘On a toujours fait ainsi’ est une phrase qui résonne plus d’une fois par heure dans les couloirs romains. ‘L’incompétence et l’arrogance, c’est ce qui tue le Vatican’, me dira une fois l’un de mes interlocuteurs laïcs, pourtant lui-même membre de la Machine. ‘Les prêtres sont persuadés qu’ils savent tout et ne se remettent pas en cause, poursuivra ce fervent catholique. Quant au réflexe curial, il est d’avoir toujours raison et, donc, de ne jamais réfléchir sur ses propres pratiques’ », écrit Loup.

« Au Vatican comme ailleurs, dans un État où le secret est une règle de vie et de travail, les rumeurs viennent combler le vide. Et le journalisme en ces lieux est l’art d’interpréter les mots, mais aussi, bien souvent, les silences. Dans ce contexte, les rumeurs qui courent sans fin acquièrent une valeur inestimable. Parce qu’elles sont impossibles à vérifier, parce qu’elles entretiennent le mythe d’un Vatican inaccessible, et… parce qu’elles valorisent ceux qui les colportent », observe Loup, avant de poursuivre : « Le pape, comme tous ses prédécesseurs, le sait parfaitement : la rumeur est consubstantielle au Vatican. Elle est une conséquence logique d’un système où, au fond, la liberté de pensée n’existe pas. Dans une monarchie élective de droit divin, où l’idée même de contre-pouvoir semble une folie, tout remonte au souverain pontife. Pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. L’homme en blanc, par nature, ne peut se tromper. Il ne peut non plus être jugé par personne. Ici-bas tout au moins ».

« Au Vatican, l’évitement de rendez-vous avec les journalistes est un sport national. Dans le plus petit État du monde, le reporter fascine autant qu’il révulse. Dire à quelqu’un que vous êtes journaliste, c’est ainsi faire tomber entre vous et lui un rideau de fer invisible, mais bien réel. […] Ici, la règle est la même pour tous : pas de contact avec la presse sans y être autorisé au préalable. Le cadre est strict : celui qui veut parler devra avoir eu l’assentiment de l’un de ses ‘supérieurs’, une catégorie qui comprend les hauts dirigeants des dicastères. En cas d’accord, les questions devront ensuite être envoyées à l’avance, puis les réponses recueillies au cours de l’entretien devront être relues avant leur publication. Une mécanique redoutable qui a pour but premier de décourager tous ceux qui souhaitent interroger qui que ce soit au sein de la Machine. Les rares fois où cela arrive, néanmoins, s’y ajoute une règle importante : à Rome, on ne vous reçoit jamais dans son bureau. Question de confidentialité. ‘C’est exactement comme à Pékin. En Chine, les fonctionnaires du ministère vous reçoivent toujours dans une pièce à part’, commente un ambassadeur. Je ne compte plus ces cardinaux qui, m’apercevant place Saint-Pierre, ont fait semblant, au fil des années, de ne pas me voir tout en accélérant le pas. Nous nous connaissions pourtant. Mais la crainte d’être vu en public avec un journaliste était plus forte que tout. Ne dit-on pas ici que même l’heure qu’il est relève du secret pontifical ? », écrit l’auteur.

Rappelant que « le plus petit État du monde entretient des relations diplomatiques avec 188 États » et que dans chaque pays, un nonce a pour rôle d’identifier les profils susceptibles d’être nommés à la tête d’un diocèse ou évêque auxiliaire ou encore coadjuteur, mais aussi celui d’ambassadeur du pape auprès du gouvernement local, Loup explique : « C’est lui qui fait remonter à Rome les informations qui lui arrivent de tout le pays. Il faut dire qu’il bénéficie d’un réseau d’informateurs unique au monde : les communautés religieuses éparpillées dans tout le pays. Au moindre trouble, prêtres, religieux et religieuses informent leur nonce. La masse de données qui parvient à Rome fait fantasmer une bonne partie des diplomaties mondiales. À tel point qu’une petite centaine d’entre elles envoient leur propre représentant au Saint-Siège – qui ne peut pas être le même que celui dépêché auprès du gouvernement italien… sous peine de se voir refuser l’agrément par le Vatican. La diplomatie papale tient à sa spécificité et n’entend pas être le supplétif de la grande sœur italienne ». Jalousée par les diplomates, cette mine d’informations sur l’état du monde est aussi l’objet d’un espionnage fréquent. Ainsi, « pendant la pandémie, les Chinois ont assez profondément percé nos systèmes d’information », révèle une source au journaliste, qui précise : « Le Vatican, à cette époque, a appelé quelques pays occidentaux à l’aide pour sécuriser ses réseaux, en catastrophe, me confirmera, quelques jours plus tard, un ambassadeur européen. Ce piratage ne sera jamais reconnu publiquement par le Vatican. Je n’arriverai jamais non plus à savoir l’ampleur exacte des dégâts ».

L’ouvrage décrit aussi, à partir notamment de celui qui amena le pape François en Irak, les voyages pontificaux. Avant de consacrer quelques pages à la place réduite et singulière des femmes dans ce microcosme essentiellement masculin : « À la Curie romaine, des prêtres peuvent passer des semaines sans parler à une femme ou à un laïc. Ce qui limite quelque peu la vision de ceux qui sont censés traiter de questions aussi sensibles que la diplomatie, la famille ou encore la morale sexuelle », écrit l’auteur, après avoir évoqué ces femmes qui « comptent peu », mais qu’on est sûr de trouver « dans les appartements des cardinaux », où « elles assurent tout à la fois les rôles de femmes de ménage, cuisinières et gouvernantes ». Nombre d’entre elles, religieuses, étant tout au plus « hébergées gracieusement, en échange d’un service et de journées qui ne finissent jamais ». Alors que ces mêmes cardinaux bénéficient le plus souvent d’un logement de fonction qui peut « s’étendre sur plusieurs centaines de mètres carrés » et d’un traitement mensuel, qui de 5 000 euros a été réduit par le pape François à 4 500 euros.

D’autres chapitres couvrent l’éviction du cardinal Giovanni Angelo Becciu à la suite de l’invraisemblable scandale financier lié à des investissements calamiteux dans de l’immobilier à Londres, ou encore l’affaire Rupnik, du nom de ce prêtre jésuite « accusé d’avoir manipulé des dizaines de religieuses, exerçant sur elles un ascendant psychologique parfois accompagné d’agressions sexuelles pouvant aller jusqu’au viol ». Des plaignantes rapidement présentées comme consentantes, par certains catholiques, les mêmes qui détournent le regard lorsqu’il est question d’abus sexuel dans l’Église, lorsqu’ils ne vont pas jusqu’à accuser les médias de mener une campagne visant à salir la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, sans avoir conscience – du moins, ose-t-on à peine l’espérer, que c’est leur déni des faits et leur refus d’assumer un devoir de vigilance qui offre aux prédateurs l’environnement dans lequel ils peuvent prospérer. « Devant l’ampleur du scandale, et surtout les épouvantables témoignages de victimes, Rupnik, lui, finira par être mis à pied, puis expulsé par les jésuites, dont il dépend. Mais un évêque de Slovénie, son pays d’origine, acceptera aussitôt sa réintégration dans son diocèse, lui permettant d’exercer sa mission de prêtre ». Une impunité coupable ! (Olivier Jehin)

Loup Besmond de Senneville. Vatican secret – Quatre années au cœur du plus petit État du monde. Stock. ISBN : 978-2-2340-9783-4. 234 pages. 20,00 €

Contre l’OTAN

Le titre dit tout de ce brûlot qui, sous des dehors pacifistes, compile un argumentaire qui fait feu de tout bois dès lors qu’il peut servir à combattre l’Alliance atlantique et toute velléité de défense. Loin de toute forme d’objectivité, la députée Allemande d’origine kurde Sevim Dagdelen (49 ans), élue de Rhénanie du Nord, membre de la gauche radicale Die Linke et siégeant au Bundestag depuis 2005, tente de démontrer que tous les maux de la planète n’ont pour seule source que l’OTAN, la Russie comme la Chine ne méritant pas la moindre critique et n’agissant qu’en réaction à l’Alliance et à sa prétendue agressivité.

L’ouvrage, dans sa traduction française, bénéficie du parrainage de l’ancien président du SPD et de Die Linke, Oskar Lafontaine. Plus mesuré, ce dernier estime, dans sa préface, que « l’OTAN, qui a été créée avant tout pour imposer les intérêts des États-Unis en Europe [ce qui est incontestable : Ndr.], se retrouve confrontée à une épreuve de vérité [ce qui l’est tout autant] ». Et il explique : « Tandis que les chefs d’État ou de gouvernement européens, surtout ceux de Grande-Bretagne, de France et d’Allemagne, adhèrent à l’illusion dangereuse qu’une coalition des volontaires [censée apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine dans le contexte d’un cessez-le-feu ou d’un accord de paix] pourra faire plier la Russie, une puissance nucléaire, les États-Unis vont dans une direction tout à fait opposée, dans l’espoir qu’une paix avec la Russie puisse enfoncer un coin entre Moscou et Pékin ». « Les va-t-en-guerre espèrent ainsi pouvoir se servir de l’OTAN pour mener leur politique de confrontation », poursuit-il, avant d’ajouter : « Notre ennemi n’est pas à Moscou ou à Pékin. Notre ennemi est chez nous, à l’intérieur. Les préparatifs de guerre se font menaçants et compromettent de plus en plus la solidité démocratique de l’Europe. Les principaux profiteurs de la politique de confrontation avec la Russie sont des fonds d’investissement américains comme BlackRock, qui contrôlent les principaux fabricants d’armes en Europe et aux États-Unis et qui ont ‘gagné le soutien’ de nombreux politiciens. Il faut défendre notre démocratie contre les va-t-en-guerre et contre les profiteurs de guerre ». Mais, à la différence – non négligeable – de Sevim Dagdelen, dont l’essai laisse à penser qu’elle verrait bien une Europe totalement démilitarisée, Oskar Lafontaine affirme que « l’Europe a besoin de ses propres capacités de défense » en prenant pour modèle « la politique souverainiste » du président français Charles de Gaulle qui, dit-il, « nous indique la voie d’une alternative à l’OTAN transatlantique ». Et de conclure : « De Gaulle et [l’ancien chancelier social-démocrate Willy] Brandt ont défendu avec cohérence les intérêts de leurs pays et les intérêts de l’Europe. C’est sur leur héritage que nous nous appuyons aujourd’hui. C’est à la France et à l’Allemagne qu’il incombera en définitive d’empêcher une guerre suicidaire contre la Russie. La reconquête de la souveraineté démocratique est la condition qui permettra de conjurer la chute de l’Europe ».

Dans son argumentaire « contre l’OTAN », la députée allemande n’hésite pas à attribuer à cette dernière une implication dans la guerre d’Irak de 2003 ou encore dans celle contre la Libye en 2011 sous prétexte que des pays membres de l’Alliance y ont participé. Elle y ajoute évidemment l’intervention contre la Yougoslavie et le déploiement de l’ISAF, la force de l’OTAN en Afghanistan, pour démontrer que l’OTAN n’a rien d’une alliance défensive. Elle attaque aussi, non sans raison, l’OTAN sur ses prétendues valeurs démocratiques en s’appuyant sur des faits historiques : le Portugal de Salazar, pays fondateur ; la conservation du statut de membres de la Turquie sous régime militaire comme de la Grèce des colonels. « L’OTAN sert de parapluie protecteur pour les violations des droits de l’homme commises par ses membres. Et cela ne s’applique pas seulement à la violation des droits sociaux sous la dictature d’une accumulation massive d’armes. Au contraire, l’OTAN poursuit une politique d’impunité totale pour tout crime de guerre commis par ses membres. Quiconque ose dénoncer ces crimes de guerre, comme le journaliste australien Julian Assange, court le risque d’être torturé et menacé de 175 ans de prison aux États-Unis. Il n’y a eu aucune intervention sérieuse de la part des autres gouvernements de l’OTAN pour obtenir la libération de Julian Assange. Avec une complicité servile, ses autres membres s’abstiennent de toute critique à l’égard de l’hégémon américain », écrit-elle aussi.

Dans cet ouvrage qui mêle allégrement un certain nombre de faits avérés, des interprétations militantes et par nature contestables (à l’instar du déploiement du système de défense antimissile Aegis, présenté comme un acte hostile envers la Russie), des rumeurs jamais confirmées et des erreurs manifestes (le gouvernement allemand aurait versé à l’OTAN 73,41 milliards d’euros en 2023, peut-on lire page 56, pour ne citer qu’un exemple), l’auteur n’hésite pas à critiquer le travail des journalistes et leur indépendance, ce qui en soi n’a rien d’inhabituel, à l’extrême gauche comme à l’extrême droite.

Au passage, l’OTAN est aussi accusée d’être complice de la guerre israélienne à Gaza. Avant une conclusion qui a au moins le mérite de reconnaître que « personne ne doit espérer une autodissolution de l’alliance, car l’OTAN pourrait alors tout démolir avec elle au cours de son effondrement » et qu’« à l’heure actuelle, toute forme de dissolution de l’OTAN, accompagnée de la mise en place d’un système alternatif de sécurité collective, semble plus ou moins hors de portée ». Sevim Dagdelen n’en livre pas moins cinq recettes pour « contenir le danger d’une nouvelle escalade » : (1) revenir à la diplomatie ; (2) revenir au droit international ; (3) imposer la neutralité de l’Ukraine comme « moyen de sortir du conflit avec la Russie » ; « Si nous tenons compte de la domination des États-Unis dans leur relation avec l’OTAN et ses membres, nous nous rendons compte que la neutralité n’est pas seulement une garantie de paix, mais qu’elle ouvre également la voie au rétablissement de la souveraineté démocratique des pays qui font aujourd’hui partie de l’OTAN », ajoute l’auteur ; (4) le retour au désarmement ; (5) mettre fin à la guerre économique, avec « un traité de désarmement interdisant les sanctions économiques unilatérales en tant qu’instrument de guerre illégal frappant principalement la population civile ». (OJ)

Sevim Dagdelen. Traduit de l’anglais par Diane Gilliard. Contre l’OTAN – Pourquoi l’Alliance atlantique doit disparaître. Éditions critiques. ISBN : 978-2-4872-3208-2. 158 pages. 15,00 €

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