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Bulletin Quotidien Europe N° 13625
REPÈRES / RepÈres

La Capitale de l’Europe est une poule sans tête (1/2)

Ville charnière entre la France et l’Allemagne, Strasbourg s’imposa aisément pour héberger le Conseil de l’Europe (1949). Pour décider du siège de la CECA, ce fut bien plus difficile, alors que le traité avait été signé depuis plusieurs mois. Les ministres se réunirent en juillet 1952. Paris, Strasbourg, La Haye, Sarrebruck, Turin furent tour à tour évoquées. Bruxelles faisait consensus, sauf pour le ministre belge des Affaires étrangères, Paul Van Zeeland, qui soutenait Liège. À trois heures du matin, le chef du gouvernement luxembourgeois, Joseph Bech, proposa que la Haute Autorité s’installât provisoirement dans la capitale grand-ducale.

Les traités CEE et Euratom entrèrent en vigueur le 1er janvier 1958. À cette époque, la capitale belge était sortie de sa torpeur quasi provinciale et préparait son exposition universelle. Le choix en faveur de Bruxelles avait été compliqué : les Italiens souhaitaient Milan, puis Paris, comme les Français, les Allemands voulaient Strasbourg ou Bruxelles et cette dernière était fermement soutenue par les trois pays du Benelux. Elle avait pour elle une situation assez centrale dans l’Europe des Six et disposait d’un aéroport international. Le consensus se fit. Cela signifiait que les Commissions des deux traités allaient travailler provisoirement à Bruxelles, que s’y réuniraient aussi les ministres et que s’y établirait le Comité économique et social. Le Grand-Duché obtenait que les réunions du Conseil d’avril, juin et octobre se tinssent à Luxembourg, où l’installation de la Cour de justice était confirmée. Quant à l’Assemblée parlementaire commune aux trois Communautés, elle devait se réunir à Strasbourg, tout en ayant son secrétariat général à Luxembourg.

Les premiers fonctionnaires de la CEE travaillèrent dans des locaux administratifs de la rue Belliard, puis dans un nouvel immeuble, avenue de la Joyeuse Entrée. L’on avait abandonné l’idée d’installer les institutions européennes sur le plateau du Heysel. À la fin de 1958, l’État belge acheta le couvent des Dames du Berlaymont et, en lieu et place, y fit construire un énorme bâtiment pouvant accueillir 3 000 fonctionnaires.

Conformément au traité de Bruxelles du 8 avril 1965 et à la décision sur les sièges des institutions prise le même jour, les exécutifs des trois Communautés fusionnèrent : donc, un Conseil unique et une Commission unique, ayant leurs sièges provisoires à Bruxelles. En compensation, le Luxembourg obtenait l’installation sur ses terres de la Banque européenne d’investissement et de certains services interinstitutionnels (Eurostat, OPOCE…) — qu’allait rejoindre aussi la Cour des comptes en 1977.

À partir de janvier 1967, le personnel de l’ancienne Haute Autorité de la CECA quitta donc Luxembourg pour Bruxelles. Aux bâtiments existants s’ajouta bientôt l’immeuble ‘Charlemagne’, puis le ‘Berlaymont’, achevé en 1969. Ces constructions ont désarticulé un quartier et fait l’objet des critiques d’urbanistes et d’architectes locaux, alors que Bruxelles avait déjà subi d’autres meurtrissures. Toujours est-il que la photo du ‘Berlaymont’ reste largement utilisée par les médias pour illustrer ‘l’Europe de Bruxelles’.

Les adhésions à la CEE du Royaume-Uni, du Danemark, de l’Irlande, de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal ainsi que les compétences supplémentaires conférées par les traités aux institutions communautaires accrurent les besoins en espaces de bureaux dans le quartier européen et au-delà.

Le 12 décembre 1992, ce qui était provisoire depuis des décennies devint définitif par décision du Conseil européen réuni à Edimbourg. Bruxelles devenait le siège officiel de la Commission, du Conseil, du Comité économique et social, des sessions plénières supplémentaires (au-delà de douze) du Parlement européen et des réunions des commissions de celui-ci. Ces dispositions furent annexées au traité de Maastricht, qui, en outre, instaura le Comité des régions, dont le siège, depuis 1994, est aussi à Bruxelles. Dès lors, à partir de 1992 en tout cas, le titre de ‘Capitale de l’Europe’ n’était pas usurpé. De surcroît, au Conseil européen de Nice (décembre 2000), il fut convenu qu’après les nouvelles adhésions de 2004, les réunions formelles du Conseil européen se tiendraient toutes à Bruxelles.

Les nouvelles initiatives immobilières illustrèrent cette montée en puissance. Ce fut la construction, dès la fin des années 1980, sur le site de la gare de Bruxelles-Luxembourg, d’un grand centre de congrès, qui finit par être acquis par le Parlement européen en 1993 afin d’avoir un hémicycle adéquat (le ‘Caprice des dieux’). Par ailleurs, la réalisation du bâtiment ‘Juste Lipse’ (1989-1995) répondit aux besoins du Conseil de l’UE, à l’étroit dans le ‘Charlemagne’. Puis s’y ajouta, par une amputation partielle de l’ancien ‘Résidence Palace’, l’audacieux cube lumineux ‘Europa’, inauguré au début de 2017 (EUROPE 11684/27), qui accueille des réunions du Conseil de l’UE et surtout du Conseil européen et qui sert de lieu de fonction de son président.

Dès lors que Bruxelles accueille aussi l’OTAN, les ACP, plusieurs bureaux des Nations unies, 300 ambassades ou missions diplomatiques et autant de représentations régionales ou locales, l’on peut estimer à 60 000 le nombre de fonctionnaires internationaux et à 50 000 le nombre de lobbyistes qui y vivent. Après la pandémie, le tourisme est reparti à la hausse (9,4 millions de nuitées en 2023). Les retombées de cette dimension internationale représentent 20% de l’économie régionale. Le cosmopolitisme de la grande ville n’a cessé de croître : parmi 1,24 million d’habitants, 37% sont des non Belges. Pour 180 nationalités représentées, l’on évalue à une centaine le nombre de langues parlées sur le territoire. Cette diversité est très perceptible lors des événements de masse ou simplement en prenant le métro ou le train.

De tous ces éléments positifs, l’on ne peut pourtant pas déduire que le tableau soit idyllique. Au contraire, la Région de Bruxelles-Capitale traverse actuellement une grave crise multidimensionnelle à laquelle la presse internationale a commencé à s’intéresser. Pour comprendre les ratés de sa gouvernance, un exposé des rétroactes est nécessaire. (À suivre).

Renaud Denuit

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