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Bulletin Quotidien Europe N° 13595
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CARTE BLANCHE / Carte blanche

Une Europe forte pour une société forte - par Tobias Cremer, Raphaël Glücksmann, Sven Misker et Thijs Reuten

Il est temps d’agir

Au moment où l’on écrit ces lignes, le Président des États-Unis accède à toutes les demandes formulées par Moscou concernant l’Ukraine et la refonte de l’architecture de sécurité européenne, sans que les Européens aient voix au chapitre. Le discours tenu par la délégation américaine lors de la conférence de Munich et les différentes déclarations du Président Trump sont on ne peut plus clairs : nous, Européens, ne pouvons plus compter sur les États-Unis pour garantir notre sécurité, et Vladimir Poutine le sait.

Cette bascule a lieu dans un contexte de menaces sans précédent pour notre continent. En juillet 2024, le Général Breuer, l’officier le plus haut gradé de l’armée allemande, sonnait l’alarme avec gravité : « Prenant en considération toutes les informations disponibles, une attaque contre un territoire de pays membre de l’OTAN est possible dans les cinq à huit prochaines années ». Son analyse a été confirmée par le nouveau Secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. Ce dernier nous avertit : si l’Europe n’est actuellement pas en guerre, elle n’est plus en paix non plus. Aujourd’hui, alors que la solidarité entre les membres de l’OTAN est plus que jamais remise en question, le temps des avertissements et des grandes déclarations est révolu.

L’Europe est désormais seule face à la plus grande menace militaire portant sur son intégrité territoriale depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette nouvelle donne géopolitique exige une réévaluation fondamentale de nos priorités politiques. Les paradigmes d’hier doivent être écartés et mis à jour. Les demi-mesures ne suffiront plus. En tant que sociaux-démocrates européens, notre devoir est d’assurer la sécurité physique, économique et sociale de nos concitoyens. La sécurité n’est pas tout ; mais sans la sécurité, le reste n’est rien.

Une nouvelle politique sociale-démocrate de sécurité pour l’Europe

Une Europe forte et sûre est le fondement d’une société forte et juste. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle politique sociale-démocrate de sécurité. Celle-ci doit faire de la défense la clé de voûte d’une Europe qui protège ses citoyennes et ses citoyens tout en investissant dans la compétitivité, la cohésion sociale et la transformation écologique. Alors que nous sommes entrés dans l’ère des guerres hybrides, il nous faut accepter que, si les tanks, les avions, la défense aérienne et les moyens militaires conventionnels sont cruciaux, ils ne suffisent plus à eux seuls. La cohésion et la résilience de notre société sont tout aussi importantes pour notre sécurité que la puissance militaire. Nous sommes donc, sans équivoque, en faveur d’intensifier les investissements dans notre sécurité et notre défense collective, pour donner les moyens à l’Europe de faire face à toutes les menaces, d’afficher une dissuasion forte et de réduire ses dépendances. Cependant, investir dans la sécurité et la défense au détriment de la cohésion sociale revient à choisir entre perdre contre Poutine sur la ligne de front ou dans les urnes. Nous appelons donc à une stratégie d’investissement globale qui permette de remédier aux vulnérabilités qui touchent à la fois nos capacités militaires et notre démocratie et modèle social.

La sécurité est un bien commun dont tous les citoyens de l’Union européenne sont en droit de bénéficier. Elle doit être protégée et promue par une action collective à l’échelle européenne. Le renforcement de notre défense ne doit pas être vu comme un désengagement ou un renoncement à nos ambitions fondamentales de progrès social. C’est, au contraire, une condition nécessaire à la réalisation de nos objectifs sociaux et sociétaux. Faire de cette mutation un effort sociétal collectif permettrait de responsabiliser les Européens et de renforcer l’unité et la résilience européenne. C’est aussi une opportunité d’approfondir encore l’intégration européenne.

L’Europe doit renforcer ses capacités de défense

Pour garantir sa sécurité, l’Europe doit augmenter massivement ses dépenses dans le domaine de la défense et combler le trou béant entre ses besoins et ses capacités industrielles et militaires. Le seuil fixé par l’OTAN des 2% des PIB nationaux alloués à la défense est dépassé, il doit désormais être considéré comme un impérieux minimum plutôt que comme un objectif. Pour autant, dépenser plus ne suffit pas, il faut que nous le fassions intelligemment et en Européens. Notre industrie de la défense est bien trop fragmentée et doit être rénovée de toute urgence pour permettre plus d’intégration, d’innovation et d’efficacité. Les structures de gouvernance doivent être fluidifiées, la mobilité militaire améliorée et les capacités industrielles augmentées pour répondre aux exigences de l’environnement sécuritaire actuel.

Face à la guerre hybride menée par la Russie, le soutien à l’Ukraine n’est pas seulement un acte de solidarité, il est essentiel pour la sécurité de l’Europe. Une victoire russe encouragerait les autocrates du monde entier, les inciterait à l’usage de la force et de la violence pour parvenir à leurs fins, mettrait en danger l’architecture de sécurité européenne et augmenterait le coût de la dissuasion sur le long terme. L’Ukraine est notre première ligne de défense. Investir dans la résilience de l’Ukraine, c’est investir dans la résilience de l’Europe.

La résilience et la cohésion sociale comme fondements de notre sécurité

La sécurité de l’Europe ne dépend pas seulement de la puissance militaire. Nous percevons la paix et la sécurité de manière holistique. La justice sociale, l’équité économique, l’inclusion et la cohésion au sein de nos communautés sont les fondations d’une société résiliente. Nos adversaires étrangers tentent d’exploiter les fractures de notre société, diffusent de fausses informations et manipulent les élections. Nous devons affronter ces menaces en renforçant la vigilance publique, en déboutant les fausses informations et en préparant et accompagnant bien mieux notre population.

En parallèle, notre transition vers l’indépendance énergétique est un enjeu critique et prioritaire de sécurité. La dépendance européenne à l'égard des énergies fossiles russes a indirectement financé la machine de guerre de Vladimir Poutine et continue de le faire aujourd’hui. Mais différencier nos approvisionnements sans réduire nos dépendances à l'égard des régimes autocratiques n’est pas une solution. L’investissement dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique ainsi que dans la sécurité des infrastructures énergétiques doivent être au cœur de la politique européenne de défense.

Le 'Pacte vert' n’est pas qu’une politique environnementale, c’est une politique de défense. La crise climatique a le potentiel de déclencher des conflits géopolitiques, des déplacements de populations et des guerres pour les ressources. La sécurité internationale passera obligatoirement par la durabilité et la transition écologique.

Pour une industrie européenne de défense souveraine et performante

L’industrie de défense européenne doit se transformer en profondeur, pour passer d’un modèle produisant peu et réalisant des marges élevées à un modèle produisant en grandes quantités et réalisant des marges faibles. L’accent doit être mis sur la vitesse, l’innovation et l’efficacité. Il faut une planification à long terme et un engagement politique clair pour apporter à l’industrie la clarté et la certitude favorables aux investissements massifs nécessaires à faire changer la production d’échelle.

L’industrie de défense européenne doit être capable de produire, dans les volumes suffisants et des délais très courts, l’ensemble des équipements nécessaires pour garantir la sécurité et la liberté de notre continent. Dès lors, la souveraineté de nos capacités de défense doit être au cœur de nos préoccupations. Afin d’atteindre cet objectif, les industries européennes doivent pouvoir bénéficier de financements de l’Union européenne dirigés vers des produits et équipements entièrement détenus et contrôlés par des entités européennes.

Dans le même temps, les dépenses publiques en matière de défense doivent être transparentes. Des investissements plus importants dans la défense ne peuvent en aucun cas faire office de chèques en blanc pour les géants de l’industrie de l’armement. Ils doivent être effectués au bénéfice des citoyens européens. L’investissement public dans la recherche et la production en matière de défense doit être une plus-value pour notre société, comme l’a été la mise au point d’un vaccin lors de la pandémie de Covid-19.

L’Europe doit décupler le financement alloué à sa défense et trouver urgemment comment lever 500 milliards d’euros pour investir collectivement dans sa base industrielle de défense sur les dix années à venir. L’exemption des critères de Maastricht pour les investissements en matière de défense et le recourt à un emprunt commun pour financer la défense (comme nous l’avons fait collectivement à l’échelle européenne pour financer le plan européen de relance et reconstruction post-pandémie) pourra aider la réindustrialisation de la défense européenne. En parallèle, des taxes sur les bénéfices exceptionnels et les gains capitalistiques et un « impôt pour la paix » sur les transactions financières pourraient faire en sorte que ceux bénéficiant le plus de la stabilité européenne et de la situation sécuritaire actuelle contribuent équitablement à notre défense commune.

L’Europe doit parler d’une voix unie

Une Europe forte est une Europe unie. L’Union européenne doit réformer son processus de décision concernant la politique étrangère et de sécurité. Les jours où un État membre isolé pouvait bloquer l’action collective pour servir ses intérêts à court terme doivent prendre fin. Nous ne pouvons plus nous permettre de prendre des demi-mesures et de céder au chantage d’États affidés à nos adversaires. L’Europe doit franchir le cap du vote à la majorité qualifiée dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité pour permettre une prise de décision plus rapide et décisive.

L’Europe doit revoir son rôle au sein de l’OTAN. Le paradigme de l’OTAN comme garantie de sécurité de l’Europe n’est plus une certitude inébranlable. Par conséquent, le pilier européen de l’alliance doit considérablement gagner en importance, alors que le parapluie américain se replie et que les États-Unis se tournent vers l’Asie. L’Europe doit, urgemment, être capable de se défendre seule, peu importe qui occupe la Maison-Blanche. L’Union européenne a des capacités uniques en termes de coordination industrielle, de puissance normative et de financement qui peuvent compléter les efforts de l’OTAN. Un partenariat UE-OTAN plus structuré est essentiel pour éviter le dédoublement, approfondir la collaboration et renforcer la dissuasion collective, mais l’UE doit aussi être capable d’agir et de se défendre seule.

Il est plus que temps d’agir

Nous vivons un moment de bascule. Il nous faut reconnaître le pivot révolutionnaire enclenché par Donald Trump et agir en conséquence. L’UE doit prendre la pleine responsabilité de sa propre sécurité et de l’ordre international fondé sur l’État de droit.

Pour y parvenir, l’Europe doit agir de manière décisive, fiable et unie, tout en protégeant son modèle social, économique et sa trajectoire écologique. L’Union européenne peut et doit montrer la voie d’un nouvel ordre mondial fondé sur la paix, la prospérité et le progrès.

 L’heure de concrétiser cet immense potentiel est venue. Le futur de l’Europe dépend de notre capacité à agir ensemble, à renforcer nos défenses et à défendre nos principes et notre modèle. Il n’y a pas d’alternative.

Les eurodéputés Tobias Cremer (S&D, allemand), Raphaël Glücksmann (S&D, français), Sven Misker (S&D, estonien) et Thijs Reuten (S&D, néerlandais) sont membres de la commission des Affaires étrangères au Parlement européen.

Ce texte n'est pas une position du groupe S&D.

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