Alors qu’ont eu lieu de nombreuses manifestations de soutien à l’Ukraine à l’occasion du troisième anniversaire du début de l’attaque russe, il n’est pas inutile d’ouvrir les yeux sur certains risques politiques provenant de l’Europe centrale. Plusieurs pays y présentent des situations d’imprévisibilité ou d’instabilité d’autant plus gênantes que le contexte géopolitique est devenu dangereux et la solidarité militaire transatlantique fragilisée. Je veux parler de l’émergence ou de l’implantation de forces politiques d’extrême droite, xénophobes bien sûr, mais aussi eurosceptiques et russophiles, donc défavorables aux Ukrainiens. Et ce dans des États membres de l’Union européenne, y compris et surtout le plus peuplé et le plus central d’entre eux, comme nous le savons depuis dimanche dernier.
Inutile d’enfoncer des portes ouvertes en décrivant encore la situation de la Hongrie et les troubles du comportement à sa tête, bien connus de nos lecteurs. L’on pourra vérifier, en mai et juin, le caractère durable de la stabilisation politique de la Pologne, au vu du résultat de l’élection présidentielle. Il est plus urgent de se pencher sur la Slovaquie, la Roumanie, l’Autriche et, bien sûr, l’Allemagne.
En Slovaquie, les élections d’octobre 2023 permirent le retour au pouvoir de Robert Fico, un ex-socialiste devenu populiste, qui a formé un gouvernement avec l’extrême droite. Il a mis fin à l’aide militaire de son pays à l’Ukraine, s’oppose aux sanctions contre la Russie et a limité la liberté de la radiotélévision nationale. Victime d’un grave attentat en mai 2024, il durcit son discours contre l’opposition et renforça la sécurité des personnalités politiques. De plus en plus hostile à l’Union européenne, il a mis en chantier une réforme constitutionnelle remettant en cause la primauté de son droit (EUROPE 13567/4). Furieux de ne plus bénéficier, à partir de 2025, du gaz russe qui transitait par l’Ukraine, il a exclu les options alternatives, en continuant d’acheter du gaz de même origine, au prix fort. Ses relations avec l’Ukraine sont devenues exécrables.
Ce qui fit chuter sa popularité fut sa visite surprise, le 23 décembre 2024, à Vladimir Poutine, à l’issue de laquelle il ne remit pas le pied en Slovaquie durant deux semaines ; la presse apprit qu’il coulait des jours paisibles au Viêt Nam dans une résidence de luxe. À partir du 10 janvier, le mouvement ‘Peace for Ukraine’ commença à organiser des manifestations de masse dans tout le pays. Il y avait quelque 60 000 personnes dans les rues de Bratislava, pour réclamer sa démission, le 24 janvier, et célébrer l’appartenance à l’Europe au milieu des drapeaux étoilés. Des manifestations anti-Fico eurent lieu aussi en Pologne et en République tchèque. Le Premier ministre réagit en dénonçant une tentative de coup d’État, mais sa majorité parlementaire s’effrita et il échappa de peu à une motion de censure.
La situation se dégrade aussi dans le grand pays tout proche, la Roumanie, mais d’une autre façon. Le premier tour de l’élection présidentielle se tint le 24 novembre 2024. Le tenant du titre, le président Klaus Ioannis, n’était pas rééligible. Les Roumains, sans doute las de leur classe politique, votèrent massivement pour un inconnu, Câlin Georgescu, qui arriva en tête avec près de 23% des suffrages. Des enquêtes eurent lieu, pour vérifier les moyens utilisés durant la campagne, dont le réseau TikTok. Le 6 décembre, à deux jours du second tour, la Cour constitutionnelle annula le scrutin. L’intéressé cria au coup d’État et de nombreux Roumains descendirent dans la rue pour contester cette décision.
La tension fut plus forte, dès lors que les dates de la nouvelle élection tardaient à être révélées. Le 16 janvier, le gouvernement les annonça : les 4 et 18 mai. Pourquoi si tard ? Qu’est-ce que cela cachait ? Critiqué aussi de rester à son poste comme si de rien n’était, le président Ioannis démissionna le 10 février, marquant une volonté d’apaisement. Il était en tout cas avéré que le champion du premier tour était un populiste pro-russe, hostile à l’OTAN, à l’Union européenne et à toute aide militaire à l’Ukraine. Il est question de fédérer les pro-européens derrière un candidat commun, mais rien ne dit qu’il l’emportera contre celui qu’ont soutenu beaucoup d’électeurs en novembre. La position stratégique de la Roumanie ne nécessite pas un dessin.
Pendant plusieurs mois, l’on a cru que l’Autriche aurait, pour la première fois, un chancelier d’extrême droite légalement élu, après les élections législatives du 29 septembre 2024. Le parti de cette tendance, le FPÖ, emmené par Herbert Kickl, arriva en tête avec près de 29% des voix. Il avait fait campagne contre l’immigration et plaidé pour la neutralité de l’Autriche sur la scène internationale. Dans le passé, le FPÖ s’était rendu coupable de plusieurs infractions (actes antisémites, etc.) et avait rendu quelques services d’espionnage à la Russie. Ce n’était pas de nature à émouvoir près d’un Autrichien sur trois.
Le chancelier sortant, Karl Nehammer, membre du parti populaire conservateur (ÖVP), fut chargé par le président de la République, Alexander Van der Bellen, de former un gouvernement de coalition des modérés ; durant l’automne, les négociations avec les sociaux-démocrates et le petit parti libéral furent difficiles, puis échouèrent. Nehammer se retira. Le 6 janvier 2025, le Président désigna Kickl comme formateur, tandis qu’Alexander Schallenberg (ÖVP) devenait chancelier par intérim. Kickl ne parvint pas à conclure une alliance avec le ÖVP et jeta l’éponge le 12 février. Les négociations reprirent alors entre les partis modérés, qui, aux dernières nouvelles, sont sur le point d’aboutir. Jamais en Autriche la formation d’un gouvernement n’aura duré aussi longtemps. La stabilité sera-t-elle au rendez-vous ?
En Allemagne, durant la campagne électorale, exactement du 21 décembre au 21 février, quatre attentats contre des civils furent commis par des allochtones, faisant au total 11 morts et de nombreux blessés : pure coïncidence !? Les résultats des élections législatives sont à présent confirmés. La CDU/CSU l’a emporté, avec 28,5% des suffrages : une victoire, mais pas un triomphe, dès lors que leur leader, Friedrich Merz, annonçait 35% et les sondages 30%. Le vrai vainqueur est l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), créée en 2013, qui, avec 20,8%, double son score de 2021. Il s’agit d’une extrême droite dure, hostile aux migrants, partisane de la sortie de l’Allemagne de l’Union européenne, indifférente au sort de l’Ukraine et frénétiquement soutenue par Donald Trump et ses acolytes.
Le chancelier actuel, Olaf Scholz, a essuyé une défaite historique : le SPD, avec 16,4%, perd une dizaine de points. Les écologistes reculent aussi, avec 11,6% des voix. Le thème du climat aura été absent de cette campagne alors que les Allemands y sont réputés sensibles. Enfin, le troisième membre de la coalition sortante, le FDP (libéral) est descendu sous la barre des 5%, n’ayant donc aucun élu et payant la déloyauté de son chef.
Clairement, Merz sera le futur chancelier. Il a rejeté officiellement toute alliance avec l’AfD. La majorité au Bundestag est à 316 sièges : la seule solution possible est une alliance entre la CDU/CSU (208 sièges) et le SPD (120). L’on a déjà assisté maintes fois à ce type de ‘grande coalition’, mais la construction du programme commun sera laborieuse (EUROPE 13586/11).
Il est évidemment souhaitable que les choses aillent vite, car cela fera bientôt quatre mois que le gouvernement Scholz a éclaté. Pour l’Union européenne aussi, il vaut mieux que l’Allemagne ait un vrai gouvernement fédéral et Merz est ouvertement europhile, conscient des mutations géopolitiques en cours (EUROPE 13584/5). Mais avec la vague de l’AfD, un tabou a sauté, dans un pays qui avait fait un effort énorme pour se dénazifier et promouvoir la démocratie.
Dans les quatre cas qui viennent d’être évoqués, des forces politiques ont pris place, sans doute pour durer, faisant l’affaire de Vladimir Poutine et, maintenant, du président des États-Unis. Cherchez l’erreur.
Renaud Denuit