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Bulletin Quotidien Europe N° 13481
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES / Interview Économie

« Il manque à l'Union européenne une doctrine systémique », estime Aurore Lalucq

Aurore Lalucq (S&D, française), la nouvelle présidente de la commission des affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen, souhaite maintenir le statut de puissance économique mondiale pour l’Union européenne (EUROPE 13459/18). Durant ce deuxième mandat, elle veut défendre les intérêts économiques de l'UE en changeant la logique politique (Propos recueillis par Bernard Denuit & Anne Damiani).

Comment envisagez-vous la présidence de la commission ECON, sachant que le PE n'est plus le même qu'il était quand vous êtes arrivée il y a cinq ans ? 

Le Parlement européen a changé de visage, politiquement. J'espère que l'on réussira, et c'est mon objectif, à faire en sorte que la commission ECON soit une commission forte. Le mandat précédent était très axé sur les questions environnementales - c'était le mandat du ‘Pacte Vert’ - et géopolitiques. Ce mandat-ci sera celui de la réaffirmation de l’Europe comme puissance économique. D’ailleurs, il commence symboliquement avec la publication du rapport Draghi.

Il ne faut pas être alarmiste, l’Europe reste une puissance économique mondiale extrêmement forte. Néanmoins, 60% de la chaîne de valeur sur les technologies vertes sont en Chine. De l'autre côté, les États-Unis ont fait plan de relance sur plan de relance, qui sont des plans d'investissement vers la transition écologique. Je ne veux pas que l'UE, qui est le continent de la Révolution industrielle, loupe le coche. Mettre le ‘Pacte vert’ en pause, ce n'est pas sauver l'économie, c'est renoncer à la Révolution industrielle. D'autant plus qu'on le sait, il existe des effets de seuil dans l'industrie. Quand vous avez des industries qui se sont déjà développées ailleurs, en Chine et aux États-Unis notamment, c'est très difficile ensuite de réussir à les concurrencer.

Ce mandat sera éminemment économique et industriel. La commission ECON aura donc un rôle central à jouer, permettre à l’UE de relever les grands défis à venir : financement de la défense, de l’industrie verte et numérique, assurer l’autonomie stratégique de l’Europe et la stabilité bancaire et financière...

La commission ECON a changé aussi. Elle est composée à 72% d’hommes, avec 30 femmes pour 77 hommes, contre 60% auparavant. Comment expliquez-vous ce changement de parité ? 

Je pense que les courants politiques n'ont pas les mêmes règles en termes de parité. J'ai toujours dit que je ne voulais pas que l'économie soit la chasse gardée des hommes et qu'on se retrouve dans une situation où les sujets « sérieux » leur sont réservés, alors que les affaires sociales sont plus réservées aux femmes. J'aimerais bien que les femmes soient plus présentes et participent activement sur les questions économiques, monétaires et financières surtout. 

Partagez-vous les constatations de Mario Draghi listées dans son rapport sur la compétitivité (EUROPE 13478/17) ? Êtes-vous favorable à ses recommandations pour stimuler les investissements ? 

Ce rapport dresse un bon diagnostic. En gros, il nous dit que le monde a changé, ce n’est plus le temps de la mondialisation heureuse. Les blocs n'ont jamais totalement disparu, mais maintenant, c'est clair, ils se sont reformés. L'UE doit en prendre conscience et doit sortir d'une forme de naïveté coupable pour les Européens. On doit sortir d'une sorte de dogmatisme et regarder la réalité telle qu'elle est, si l’on ne veut pas se faire dépasser par nos concurrents sur les questions industrielles.

M. Draghi insiste aussi beaucoup sur le numérique. Comment se fait-il que tous les talents qu'on avait en Europe, notamment en France, se retrouvent aux États-Unis ? C'est terrible, ce sont nos industries qui sont là-bas. On a favorisé la vision « startup nation », mais au moment où il faut accroître la taille des entreprises, c'est là où le bât blesse et qu’il manque effectivement d'investissement. Je trouve qu'il a raison sur l'emprunt commun. Mais cela pose plusieurs questions : d’une part, comment rembourse-t-on le précédent emprunt ? D’autre part, est-ce qu'on passe toujours par de l’emprunt ou est-ce qu'on fait les choses de manière différente ? La réalité, c'est qu'on a des besoins massifs d'investissement. Certains tablent sur 2 à 3% du PIB européen. Moi, je pense qu'on est plutôt a minima autour de 5%. Je comprends que le constat puisse être angoissant, mais la bonne nouvelle est que nous avons un marché extrêmement homogène, des infrastructures qui tiennent encore la route, des compétences. L’Europe n’est pas dépassée. En revanche, il faut réagir dès à présent. Il faudrait changer la logique de ne pas partir de ce qu'on a, de choisir un objectif et de se donner les moyens d'y arriver. Il nous manque une doctrine systémique.

Mario Draghi estime que les règles prudentielles dans le domaine des services financiers limitent le financement de l'innovation. Faut-il assouplir ces règles pour approfondir l'Union des marchés de capitaux (UMC) (EUROPE 13478/17) ?

Assouplir les règles prudentielles, c'est non. Nous avons déjà du mal à mettre en œuvre [les accords de] Bâle (EUROPE 13473/3). Je ne partage pas l'idée des lobbies qui affirment que ces règles nuisent à notre compétitivité ou que leur application entraînerait des difficultés face aux États-Unis. Souvenons-nous de la crise survenue il y a un an et demi aux États-Unis : ces mêmes personnes ont reconnu l'importance de ces règles dans un tel contexte (EUROPE 13145/18). Mais une fois la crise passée, elles reviennent à la charge pour demander un allègement sous prétexte de compétitivité. Si certaines banques trouvent les règles de Bâle contraignantes, c'est qu'elles souffrent d'un problème de compétitivité en général. La stabilité bancaire et financière ne peut pas en faire les frais.

Même si l’UMC permettait de financer environ un tiers des projets de l’UE, cela ne saurait remplacer le recours à l'argent public : ces deux types de financement relèvent de logiques différentes. L’investissement public restera absolument nécessaire pour financer les projets qui ne sont pas immédiatement rentables, notamment en matière d’adaptation climatique. De plus, la mise en place de l’UMC n'est pas simple. Elle nécessiterait un superviseur unique, par exemple. Mais il n’y a pas aujourd’hui de consensus sur cette question. Il faudrait aussi harmoniser le droit des faillites et rapatrier la compensation du clearing en Europe... L’UMC pourrait être utile, mais elle ne sera pas la solution miracle à nos problèmes de financement. J’appréhende une approche ‘Pick and Choose’ du rapport Draghi, où l'on mettrait en avant des aspects comme la relance de la titrisation, sans garantir une cohérence avec la stabilité bancaire et financière

Le Pacte de stabilité révisé sera en vigueur à partir de janvier 2025. Plusieurs pays, dont la France, ont demandé un délai pour présenter leur plan budgétaire pluriannuel. Que conseilleriez-vous au gouvernement 'Barnier' ?

D'arrêter d'être arrogant et de prendre les choses au sérieux, car la France a besoin de regagner en crédibilité. Je n'ai jamais été passionnée par le Pacte de stabilité et de croissance. D'ailleurs, j'ai voté contre. Cependant, la dette publique reste de l'argent public et il est essentiel d'en prendre soin. Cela fait des mois, voire des années que le FMI alerte sur la trajectoire budgétaire de la France, soulignant que les prévisions ne sont pas réalistes. En matière de dépenses fiscales, l'UE est tout aussi claire : vous réduisez les recettes en coupant dans les cotisations sociales et les impôts de production, mais cela n'est ni cohérent ni suffisant pour relancer la croissance. Cette politique fiscale coûte très cher et doit être sérieusement réévaluée par le gouvernement 'Barnier', sans idéologie.

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