L'ancien président de la Commission européenne et Premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Juncker, est d'avis qu'une majorité existe au Parlement européen entre les groupes PPE, S&D et Renew Europe pour reconduire la candidate de la famille chrétienne-démocrate, Ursula von der Leyen, à la tête de la Commission, avec, si nécessaire, les voix d'élus écologistes. Il évoque les grandes priorités politiques pour les cinq prochaines années et les impacts budgétaire et institutionnel d'une adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. (propos recueillis mercredi 19 juin par Mathieu Bion)
Agence Europe - Contrairement à 2019, on n'observe pas, à ce stade, de grandes manœuvres entre les Vingt-sept sur les nominations aux trois hautes fonctions européennes à pourvoir alors qu'en 2019 un sommet européen de trois jours avait été nécessaire (EUROPE 12287/1).
Jean-Claude Juncker - Je crois que les chefs d'État ou de gouvernement ont l'intention de tirer tous les enseignements de l'expression du suffrage universel, après les mauvaises expériences de 2019, où M. Macron n'avait pas voulu tenir compte du résultat des élections. On essaie de ne plus répéter la même erreur.
Il me semblerait évident que Mme von der Leyen puisse être investie d'un deuxième mandat [à la tête de la Commission européenne, NDLR] (EUROPE 13433/1). Je suis très en faveur de la proposition de voir l'ancien Premier ministre portugais António Costa devenir président du Conseil européen, et Madame Kallas Haute Représentante de l'UE pour les Affaires étrangères.
Si Mme von der Leyen est désignée par les Vingt-sept, une coalition tripartite PPE/S&D/Renew Europe sera-t-elle suffisante ou faut-il élargir cette majorité pro-européenne ?
Il y a une majorité suffisante de ces trois partis. Je pars du principe que des députés verts appuieront le programme lorsqu'il sera présenté par Mme von der Leyen.
Qu'elle puisse prendre appui sur d'autres apports n'est pas exclu. Mais je recommande fortement de ne pas chercher à avoir une coalition formelle avec d'autres partis qui ne font pas partie du 'mainstream' européen.
Je veux parler d'un apport de voix du groupe de Mme Meloni.
Il y a cinq ans, vous aviez pris votre téléphone pour plaider au PE la candidature de Mme von der Leyen (EUROPE 12356/1). Avez-vous fait la même chose ?
La dernière fois, il n'était pas exclu que Mme von der Leyen ne dispose pas de la majorité requise. Donc, j'avais appelé un certain nombre de députés non-PPE pour plaider la cause de la candidature de Mme von der Leyen.
Je ne le ferai pas cette fois, parce que ce n'est pas nécessaire.
Les gains des conservateurs et de l'extrême droite doivent-ils conduire à modifier l'agenda politique européen ?
Je ne recommanderais pas que, d'un point de vue du contenu, l'on fasse des pas en direction de l'extrême droite.
Pourquoi l'extrême droite est-elle forte ? Une des raisons est que trop de représentants des partis politiques classiques, pendant la campagne électorale, ont donné l'impression qu'ils suivaient l'extrême droite dans ses propositions erronées.
Et si l'extrême droite prend le pouvoir en France, quel sera l'impact au niveau européen ?
Heureusement, les décisions que le Conseil européen doit prendre devront être prises avant le résultat des élections françaises.
La victoire en Italie de Mme Meloni aux élections européennes l'autorise-t-elle à prétendre à une vice-présidence au sein de la Commission ?
Si Mme von der Leyen est investie, elle devra composer sa Commission, nommer le vice-président, contrairement à ce qui s'est passé en 2019 où le Conseil européen a mis en place un certain nombre de vice-présidents.
C'est une erreur lourde à ne pas répéter, parce que c'est l'affaire de la présidente de la Commission, qui doit motiver son choix devant le Parlement européen, mais après avoir été nommée. Il faut respecter les attributions de la présidente de la Commission et non pas donner l'impression qu'elle serait aux ordres du Conseil européen.
Que doit contenir l'agenda stratégique pour la période 2024-2029 ?
Nous devons faire en sorte que les défis géopolitiques soient clairement mentionnés : États-Unis, Chine, Russie et les autres. Pour ce qui est de la Chine, il ne doit pas y avoir de découplage entre les objectifs européens et les desiderata chinois, mais une diminution des risques.
Sur la Russie, il faudra répéter ce qu'on a dit jusqu'à présent : non à la violation des frontières telles qu'elles résultent du système mis en place après la Deuxième Guerre mondiale, message de solidarité en direction de l'Ukraine en faisant en sorte que l'assistance de l'UE reste durablement crédible.
Et puis, il y a les défis internes. Sur ce point, il faudrait qu'une fois pour toutes, on insiste suffisamment sur le respect des valeurs fondamentales de l'Europe, l'État de droit.
Puis il faudrait que les ambitions sociales de l'Europe soient prises en compte, c'est-à-dire la mise en application du socle européen des droits sociaux mis en place au sommet de Göteborg en 2017.
La protection des frontières extérieures, oui. Puis dire clairement que le 'Pacte vert' ne sera pas remis en cause. Il peut y avoir des aménagements, mais pas une remise en cause fondamentale, car la crise climatique restera pour les décennies à venir.
Sur le respect des valeurs, vous attendez-vous à des 'clash' avec certains pays de l'UE dont les gouvernements ne les respecteraient pas ?
Il n'est pas exclu qu'il y ait un clash, comme vous dites, avec deux ou trois gouvernements. Mais il faudrait que la position du Conseil européen et, donc, de la Commission ne permette pas de remettre en cause les valeurs fondamentales.
On ne peut plus, pendant des mois et des années, discuter si, oui ou non, on veut agir contre ceux qui ne respecteraient pas le canon des règles européennes. Il faudrait dorénavant, dès qu'un gouvernement dérape par rapport aux valeurs fondamentales, que la Commission prenne immédiatement des mesures.
Faut-il muscler la procédure dite 'article 7' du Traité sur le respect de l'État de droit ?
Oui. Il ne faut pas tout de suite frapper avec le gros marteau, mais il ne faut pas laisser s'insérer dans le mécanisme décisionnel un quelconque doute par rapport à la détermination de la Commission à agir.
Les cinq prochaines années seront celles des préparatifs en vue de l'élargissement de l'UE. L'adhésion de l'Ukraine est-elle inéluctable et quel serait son impact pour l'Union elle-même ?
Il faut faire la distinction entre le processus d'élargissement vers les pays des Balkans occidentaux et l'Ukraine.
J'avais dit en 2014 que, sous mon mandat, il n'y aurait pas de nouveaux États membres issus des Balkans occidentaux. Le Parlement européen et les pays concernés étaient très déçus que je le dise. Je constate que, pendant les cinq années ayant suivi mon mandat, rien de ce genre ne s'est fait.
À ce jour, aucun des pays des Balkans occidentaux n'est prêt à adhérer à l'UE, bien qu'ils aient fait des progrès parfois notables. C'est vrai, notamment, pour le Monténégro et la Serbie, même si la Serbie pratique à l'égard de la Russie et de la Chine des relations qui ne correspondent pas aux positions de l'UE.
Il faut faire en sorte que les conflits entre pays des Balkans occidentaux, notamment pour ce qui est des frontières, de la protection des minorités, de l'État de droit ne soient pas importés comme facteur d'instabilité au sein de l'Union.
Et pour l'Ukraine ?
Le sujet est d'une toute haute ampleur. Il est évident que l'Ukraine dispose d'une perspective européenne crédible. Mais les négociations d'adhésion avec l'Ukraine, qui commenceront bientôt (EUROPE 13433/18), révèlent un degré de difficulté qui dépasse toutes les précédentes négociations d'adhésion.
Il y a eu sept élargissements jusqu'à présent, mais celui qui concerne l'Ukraine sera d'une tout autre ampleur. Promettre à l'Ukraine que son appartenance à l'Union européenne pourra être réglée en quatre ou cinq années serait une erreur lourde, parce qu'on lui donnerait des espoirs non justifiés.
Sur un plan interne, des réformes de substance devront être faites au sein de l'Union européenne, parce qu'on ne peut pas imaginer une Commission avec 35 ou 36 commissaires.
Et les exigences budgétaires signifient clairement que le volume du budget européen devra être corrigé vers le haut, le jour où l'Ukraine sera devenue membre de l'Union européenne. Cacher cette difficulté aux yeux des Européens serait hautement irresponsable.
Justement, le cycle de préparations du cadre financier pluriannuel post-2027 débutera en 2025. Comment les politiques européennes devront-elles évoluer pour faire la place à des pays aussi importants que l'Ukraine ?
L'adhésion de l'Ukraine pose surtout le problème du budget agricole. La dimension des fermes ukrainiennes, en comparaison avec les dimensions des exploitations agricoles européennes, montre à l'évidence que l'impact sur le budget sera énorme.
Ma Commission avait aussi fait des propositions que le Conseil européen a corrigées vers le bas. La dotation du 'Fonds européen de défense' avait été divisée par sept alors qu'aujourd'hui, tout le monde s'accorde pour dire que les moyens budgétaires européens attribués à la défense devront être revus vers le haut.
Quand vous étiez président de la Commission, vous avez fait aussi des propositions d'ampleur sur une réforme institutionnelle...
Il n'y a pas eu, au cours des cinq dernières années écoulées, de grands progrès en matière institutionnelle. J'ai beaucoup regretté le fait que le Conseil européen n'ait pas fait usage de la 'clause passerelle' que renferme le traité de Lisbonne (EUROPE 12996/18).
Vous savez, il y a des traités parfaits qui, dans la réalité quotidienne, ne trouvent pas d'application. Il y a aussi des traités imparfaits qui peuvent produire des résultats parfaits, si la volonté de faire des gouvernements est parfaite. Or, il n'y a pas eu cette volonté des gouvernements pour ce faire.
Sur la gouvernance de la Commission, j'avais inventé un premier vice-président et plusieurs vice-présidents n'ayant pas un portefeuille propre, mais chargés de la coordination des travaux entre les commissaires. Il n'y a pas suffisamment de travail pour 27 commissaires. Or, je ne vois pas le nombre des portefeuilles être multipliés ou élargis pour donner du travail à 34 ou 35 commissaires.
Il faudra donc qu'en préparation de futurs élargissements, on réfléchisse à une bonne organisation fonctionnelle de la Commission.
J'avais aussi proposé de fusionner les présidences du Conseil européen et de la Commission. Idée rejetée à l'époque, mais dont certains, aujourd'hui, se rendent compte que cette proposition avait quelques vertus, au vu de l'expérience parfois malheureuse de la bicéphalité de la direction de l'Union européenne...