Soutenir la candidature d'Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission européenne, oui, mais à condition que son élection ne dépende pas du parti de la présidente du Conseil italienne, Giorgia Meloni, et de son parti conservateur Fratelli d'Italia… À peine les bulletins dépouillés, les partis allemands ont déjà entamé, dimanche 9 juin, les négociations avec cet ultimatum des Verts et des sociaux-démocrates (SPD) au grand vainqueur des élections européennes en Allemagne, la CDU/CSU.
Le débat est d’autant plus tendu sur cette question que le parti d’extrême droite, l’Alternativ für Deutschland (AfD), devient le deuxième parti dans le pays et le premier à l’est de l’Allemagne. Avec 15,9% des suffrages au niveau national, l’AfD remporte 15 sièges au Parlement européen, soit six de plus qu’en 2019. Dans trois des régions de l’ancienne Allemagne de l'Est, où se tiendront plusieurs élections régionales cet automne, l’extrême droite remporte jusqu’à 29% des voix.
Malgré ce camouflet, le chancelier Olaf Scholz a décidé de maintenir sa coalition de gouvernement en place, contrairement à ce qui a été fait en France.
Fratelli d’Italia, un ‘no go’ pour le SPD
Les meneurs de jeu sont les conservateurs allemands, qui obtiennent 29 sièges au sein du groupe PPE après avoir remporté 30% des suffrages, essentiellement à l’ouest de l’Allemagne. Au sein du Parlement européen, ils devront toutefois former des alliances pour obtenir une majorité politique 'pro-européenne, pro-Ukraine et pro-État de droit', y compris parmi leurs rivaux allemands.
La tête de liste des sociaux-démocrates (SPD), Katarina Barley, a déjà prévenu que « ceux qui comptent s’appuyer sur Fratelli d’Italia ne pourront pas compter en même temps sur les groupes parlementaires démocratiques ». Laminé par un vote-sanction contre le chancelier Olaf Scholz, qui posait sur les affiches électorales au côté de Katarina Barley, le SPD n’est pas vraiment en position de négocier : il essuie le plus mauvais score de son histoire avec 13,9% des voix et 14 sièges, soit deux de moins qu’en 2019.
La CDU/CSU doute de la fiabilité des écologistes
Les Verts tentent également de faire monter les enchères, malgré une débâcle électorale qui les a fait descendre à 11,9% des voix, soit 12 sièges, 9 de moins que dans la précédente législature. En 2019, les Verts n’avaient pas donné leur aval à Ursula von der Leyen. Ils ont également rejeté les premières moutures du ‘Pacte vert européen’ et le paquet ‘Asile et migration’, jugés trop peu ambitieux.
Cette fois, « ceux qui veulent défendre la démocratie doivent sortir du bois », a prévenu l’actuel chef du groupe CDU/CSU au PE, Daniel Caspary.
Dès lundi, les Verts donnaient pourtant des signes de bonne volonté, laissant entendre que des négociations sont possibles, si elles portent également sur le contenu du programme. Les tractations s’annoncent difficiles avec la CDU, qui, derrière son président, Friedrich Merz, réclame un « changement de cap sur les thèmes de l'immigration et de la politique économique » lors de la mise en œuvre du ‘Green Deal’. Daniel Caspary a en outre fait savoir dans la presse qu’il doute de la fiabilité des Verts dans une coalition.
La virulente tête de liste des libéraux (FDP), Marie-Agnes Strack-Zimmermann, a elle aussi mis ses cinq voix (avec 5,2% des suffrages) dans la balance, à condition que la présidente de la Commission ne soit pas élue avec « des radicaux de droite ». « C'est à cela que l'on mesurera, d'un point de vue démocratique, si Mme von der Leyen a un véritable avenir en Europe », a-t-elle expliqué.
Divergences géopolitiques entre les extrêmes
Cette nouvelle constellation en Allemagne qui, avec 96 sièges, compte le plus grand nombre de députés européens parmi les États membres, va encore renforcer la « fluidité des majorités, d’autant plus qu’il y a moins de discipline de vote au Parlement européen qu’au Bundestag », a rappelé la présidente de la fondation Bertelsmann (proche de la CDU), Daniela Schwarzer, lors d’un débat organisé par la région Rhénanie-du-Nord-Westphalie, lundi 10 juin au matin.
Elle s’attend également à de grands mouvements à gauche de l’hémicycle, avec l’arrivée du nouveau parti de la gauche allemande fondé par Sahra Wagenknecht, le BSW, qui remporte 6 sièges avec 6,2% des voix, aux dépens de son ancien parti, Die Linke. Héritier des partis communistes est et ouest-allemands, celui-ci disparaît pratiquement de l’échiquier politique allemand avec 2,7% des voix.
À l’extrême droite comme à l’extrême gauche, les alliances entre les partis européens avec l’AfD ou le BSW seront difficiles, rappelle Daniela Schwarzer, tant les raisonnements géopolitiques divergent sur la Russie et l’Alliance atlantique, mais aussi sur les politiques économiques. La ligne qu’adoptera l’AfD reste d’autant plus floue que son chef de file, Maximilian Krah, soupçonné de collusion avec la Russie, a été évincé de la future délégation (voir autre nouvelle).
Outre un taux de participation de 64%, les élections européennes en Allemagne donnent néanmoins aux europhiles allemands une raison d’espérer. Le parti transnational pro-européen Volt a remporté 3 sièges grâce notamment aux jeunes, appelés à voter dès 16 ans pour ce scrutin européen en Allemagne. (Nathalie Steiwer)