L’Union européenne aime ses jeunes. Elle a augmenté le nombre de bénéficiaires du programme Erasmus, offert des tickets pour visiter l’Europe en train (EUROPE 13393/36), écouté leurs voix lors de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, organisé (à la va-vite) une Année européenne de la Jeunesse (2022). La Commission continue de mener un dialogue structuré avec les organisations représentatives de la jeunesse. Il existe même une stratégie de l’Union européenne pour la jeunesse, s’étendant de 2019 à 2027.
Plus récemment, du 2 au 5 mars, s’est tenue à Gand une conférence de l’UE sur la jeunesse. Les ministres compétents discutèrent notamment de la participation des jeunes aux projets de la Commission et de l’intégration des politiques pour la jeunesse dans d’autres domaines, ce qu’on appelle la ‘clause d’impact jeunesse’ (EUROPE 13408/1), une revendication datant de 2022, mais dont la mise en œuvre manque encore d’évidence.
La participation des jeunes à la vie démocratique reste un souhait récurrent du Conseil de l’Europe comme de l’UE. Ce groupe de population est certes prêt à s’engager pour des causes précises auxquelles il croit, mais il est moins attiré par les pratiques des partis politiques. Dans les 22 pays où le vote n’est pas obligatoire, la tentation de l’abstention reste grande, à la mesure du scepticisme généré par la politique gouvernementale ou les comportements des dirigeants. Selon le dernier sondage Eurobaromètre du Parlement européen, publié le 17 avril, les jeunes seraient moins enclins que les plus âgés à se rendre aux urnes en juin prochain pour le renouvellement de cette institution, malgré une europhilie de principe, d’ailleurs supérieure à la moyenne de la population.
Certains jeunes participent à des panels ou à des sessions parlementaires fictives : c’est sympathique. Il n’en demeure pas moins que la voie royale de la participation politique effective consiste à être candidat à une fonction élective ou, au moins, à exercer son droit de vote en s’étant informé au préalable. Les élections européennes approchant, avant de prétendre prédire le taux de participation des jeunes, il s’avère utile de savoir qui, parmi eux, a le droit de vote et qui est éligible.
De longue date, le ‘Forum européen de la Jeunesse’ plaide pour que le droit de vote aux élections européennes soit effectif dès l’âge de 16 ans. En 2019, seule l’Autriche l’avait autorisé. Pour le scrutin de juin, ce droit est accordé, en outre, aux jeunes d’Allemagne, de Belgique et de Malte. Cela donne un total de 4 États membres sur 27. Si, tous les cinq ans, le nombre le pays permettant le vote à 16 ans augmente de 3, le vote à 16 ans ne sera acquis dans les 27 États membres qu’en… 2064, ce qui n’est pas glorieux, d’autant que, selon ce qui se dit en haut lieu, l’Union aura été fortement élargie entretemps.
Pour l’heure, observons que le ralliement de l’Allemagne, le pays le plus peuplé, est une bonne nouvelle et que, parmi les quatre précités, la Belgique impose le vote obligatoire. Ces deux éléments sont favorables à une augmentation numérique de la participation élective des jeunes. Notons aussi que la Grèce a abaissé l’âge minimal à 17 ans, au lieu de 18 auparavant. Dans tous les autres pays, le seuil des 18 ans demeure, malgré les débats qui eurent lieu, notamment en Italie et en France. Il est vrai que dans ce dernier pays, le vote ‘jeune’, quand il consent à s’exprimer, est plutôt antigouvernemental…
À partir de quel âge peut-on se présenter aux élections européennes ? La situation a peu évolué. Dans le plus grand nombre d’États membres (16 actuellement, contre 14 en 2019), le curseur est à 18 ans. Il passe à 21 ans dans 8 pays (contre 10 en 2019) - tous d’Europe centrale et orientale - sauf l’Irlande. Dans trois pays, faisant figure de lanternes rouges, rien n’a changé depuis le précédent scrutin : 23 ans en Roumanie, 25 ans en Italie et en Grèce ― à croire que les autorités de ces États ont une bien piètre idée de la capacité de leur jeunesse à exercer un mandat politique, ou alors, il y a une crainte… En clair, un jeune Français, par exemple, peut se lancer dès 18 ans, mais son amie italienne doit attendre 7 ans de plus. Les cerveaux seraient-ils bien plus lents à se développer dans la Péninsule que dans l’Hexagone ? Toujours est-il que la situation générale offre un bel exemple de discrimination selon l’âge et la nationalité.
L’on se voit donc obligé, une fois de plus, de rappeler l’article 2 du TUE qui proclame les valeurs de l’Union (dont celles d’égalité et de non-discrimination), renforcé par l’article 9 : « Dans toutes ses activités, l’Union respecte le principe de l’égalité de ses citoyens, etc. » Un jeune lisant cela aurait cette réaction : « C’est une blague, ou quoi ? ». Conclusion : en fait, l’Union européenne n’aime pas tellement sa jeunesse.
Ni le Parlement européen ni la Commission n’ont le pouvoir de fixer l’âge du droit de vote ou d’éligibilité. Durant la mandature qui s’achève, le Conseil de l’UE eût été bien inspiré d’initier un débat sur des convergences possibles sur ces questions pour mettre fin au ridicule de la situation actuelle. Il ne l’a pas fait, comme s’il voulait confirmer, une fois de plus, que les élections européennes ne sont que des élections nationales simultanées.
Il serait sensé, durant la nouvelle mandature, de revitaliser la notion de citoyenneté européenne et, dans cet exercice, de l’enrichir en harmonisant les droits politiques. Cette citoyenneté reste trop ignorée et très peu célébrée dans les débats actuels. Là où les jeunes voteront dès 16 ans, le fonctionnement de l’Union européenne sera, enfin, abordé dans l’enseignement secondaire. Mais ailleurs, une génération politiquement sacrifiée est en gestation.
Nous sommes entrés dans une époque de désamour collectif de la démocratie représentative dans une partie du monde où elle a une tradition. Le parti de la haine et du repli, soutenu par des puissances hostiles à la démocratie, monte partout. L’on peut défendre la démocratie en parant aux cyberattaques, mais il est bien plus fondamental d’en donner le goût à la nouvelle génération en lui permettant de peser politiquement, vite et plus : c’est exactement ce qu’elle demande.
Renaud Denuit