Le 11 septembre, les électeurs suédois ont voté pour le renouvellement de leur parlement monocaméral. La Première ministre sociale-démocrate, Magdalena Andersson, a perdu sa majorité (malgré un léger progrès de son propre parti) et a démissionné. Avec 3 sièges de plus que la coalition des rouges et des verts, l’opposition de droite est en situation de former le nouveau gouvernement. Elle regroupe les Modérés, les Chrétiens démocrates, les Libéraux et les (mal nommés) Démocrates de Suède. Alors que les trois premiers partis cités ont perdu quelques sièges, le quatrième en a gagné 11. Ainsi le parti d’extrême droite, deuxième formation politique (73 sièges) au Rikstag, pouvait espérer le poste de Premier ministre. C’est pourtant le chef du parti des Modérés (68 sièges), Ulf Kristersson, qui fut désigné, le 19 septembre, par le président du Parlement, pour former le nouveau gouvernement.
La campagne aura été dominée par des questions sécuritaires et migratoires, mais, bien avant celle-ci, au printemps 2021, un préaccord avait déjà été conclu, rompant le cordon sanitaire par lequel les partis démocratiques s’étaient engagés à ne pas gouverner avec l’extrême droite. Au Parlement européen, cette situation a ému toute la gauche, qui accusa la démocratie chrétienne de ne pas être fidèle à elle-même (EUROPE 13021/25).
Le 25 septembre, en Italie, des élections législatives ont conduit à un bouleversement de la scène politique. Le Mouvement 5 étoiles (M5S), qui avait triomphé au scrutin précédent, est tombé à 15% des voix, devenant le troisième parti (41 sièges). Le Parti démocrate, qui s’espérait vainqueur, n’obtient que 19,7% (57 sièges). Le parti de Berlusconi, Forza Italia, stagne à 8% (22 sièges) et la Lega de Salvini perd la moitié de ses électeurs, récoltant 9% des voix (23 sièges). La victoire revient incontestablement au parti d'extrême droite Fratelli d’Italia, avec 26% et 69 sièges. Son leader, Giorgia Meloni, peut revendiquer la conduite du futur gouvernement, dès lors que la coalition des droites totalise 114 sièges, contre 68 à la Gauche. Cependant, si l’on prend en compte le M5S et le petit parti Azione (social-libéral), l’opposition à la Chambre totaliserait 130 sièges. Notons que la participation électorale fut nettement plus faible qu’en 2018.
Les poids respectifs des deux pays précités sont différents. L’Italie, État fondateur de l’Europe communautaire, compte 60 millions d’habitants, constitue la troisième économie de l’UE et est membre de la zone euro. La Suède représente 10 millions d’âmes, arrive en septième place par son PIB et est membre de l’UE depuis 1995. Surtout, alors que les Démocrates de Suède pèsent 20% des électeurs, les deux partis d’extrême droite italiens (Fratelli d’Italia et Lega), pris ensemble, grimpent à 35%.
Durant la longue période où l’extrême droite restait en dehors des gouvernements suédois, dans la Péninsule, Berlusconi fit alliance avec la Lega dès 1994 ; le Mouvement 5 étoiles en fit autant en 2018. En 2009, l’Alliance Nationale, héritière du Mouvement social italien (MSI, néo-fasciste), fusionna avec Forza Italia au sein du Peuple de la liberté (PNL) ; c’est à cette époque que Giorgia Meloni occupa son unique poste ministériel (Jeunesse, 2008-2011), dans le quatrième gouvernement Berlusconi.
Au sein de l’UE, l’Italie et la Suède n’ont pas l’apanage d’exécutifs nationaux élargis à l’extrême droite. En Autriche, le FPÖ, fondé par d'anciens nazis, participa à des gouvernements menés par les sociaux-démocrates dans les années 1980. Après les élections de 1999, le FPÖ entra dans une coalition avec les chrétiens-démocrates, ce qui provoqua un tollé en Europe : il fut question de sanctions, de boycott des stations de sports d’hiver autrichiennes. Ces critiques furent contre-productives et diverses enquêtes conclurent que la démocratie et les minorités n’étaient pas menacées. Le FPÖ s’effondra aux élections suivantes. Il revint aux affaires en 2017 dans le premier gouvernement Kurz. Ses liens troubles avec la Russie, devenus publics, eurent raison de sa position.
Mais revenons à Giorgia Meloni. Engagée très jeune dans le MSI, puis dans l’Alliance nationale de Gianfranco Fini, qui lui succéda, elle y exerça des responsabilités. En 2012, elle quitta le parti berlusconien Peuple de la Liberté pour fonder son propre parti, les Frères d’Italie, qui ne cessa alors de grimper dans les sondages. En 2020, elle devint la dirigeante politique préférée des Italiens, séduits par sa rhétorique, et aussi la présidente du Parti des conservateurs et réformistes européens (ACRE), au sein duquel la Pologne est bien représentée, alors que son ADN incitait plutôt à la situer du côté du Parti ‘Identité et Démocratie’.
Indéniablement, les convictions de Giorgia Meloni relèvent d’une droite radicale. Elle ne manque pas de souligner les qualités de Mussolini. Dénonçant l’islamisation de l’Europe, et très opposée à l’ouverture de son pays aux migrants, elle défend le modèle catholique traditionnel, hostile au mariage homosexuel et à l'adoption homoparentale, sans pour autant revenir sur le droit à l’avortement. Sa politique sociale (logement, emploi) serait réservée aux Italiens. Elle veut mettre fin au revenu de citoyenneté instauré sous le gouvernement Conte. Sur l’Europe, elle défend une vision confédérale, maintenant la souveraineté des États membres, mais sans sortir de la zone euro ou de l’UE. Atlantiste convaincue, elle soutient les sanctions occidentales contre la Russie et la livraison d’armes à l’Ukraine.
Sans surprise, sa victoire électorale a été chaleureusement saluée à Varsovie et à Budapest. Pour autant, il n’est pas démontré que son modèle soit le régime polonais actuel, célèbre par sa mise au pas de la Justice, ni le régime hongrois, cette autocratie soutenue par la corruption. Elle sait aussi qu’elle devra compter avec les institutions de l’UE, ne fût-ce que pour des raisons lourdement économiques, avec une dette publique nationale de 2 700 milliards d’euros. La Commission a approuvé, mardi, le versement à l’Italie d’une nouvelle tranche (21 milliards d’euros) des versements prévus dans le cadre du Plan de relance post-Covid, sous réserve de l’accord des Vingt-sept au Conseil. Par ailleurs, le nouveau gouvernement devra présenter à la Commission son projet de budget 2023 pour la mi-octobre. De surcroît, les marchés ont besoin d’être rassurés. Tout cela pourrait mettre un peu de pragmatisme dans une idéologie flamboyante.
L’un de grands enjeux sera l’entente au sein d’une coalition peu équilibrée en sièges. La nouvelle cheffe de gouvernement devra s’entendre au quotidien avec deux ténors expérimentés, dont le machisme est connu et qui ont de gros appétits en postes. Politiquement, le trio converge sur la politique migratoire. Ce sera moins évident en politique étrangère, Salvini soutenant Poutine. Et si Berlusconi reste dans la vision européenne du PPE, les deux autres ont tendance à mépriser les ‘élites’ de Bruxelles, Salvini ouvrant souvent de verbales hostilités. L’identification des futurs ministres des Affaires étrangères (Antonio Tajani ?) et des Finances est attendue avec un intérêt particulier.
La longévité de ces deux gouvernements de bloc des droites est une double inconnue supplémentaire. Certes, le Parlement suédois peut être le théâtre de rebondissements, mais la classe politique italienne, désespérément immature, est experte en instabilité des exécutifs : son dernier exploit fut, dans un grand élan de stupidité, de faire tomber le gouvernement Draghi, provoquant des élections anticipées dans un contexte national et international extrêmement sombre.
Sans doute l’extrême droite d’aujourd’hui ressemble-t-elle peu à celle de l’entre-deux-guerres, quand celle-ci faisait son miel de l’antiparlementarisme, de l’antisémitisme, de l’ordre corporatiste et du rêve de l’homme fort providentiel. Mais il reste des traits communs (tels que les comportements à l’égard des non-nationaux et de la communauté LBGTI). Actuellement, la palme de la stabilité de l’extrême droite revient aux deux régimes illibéraux de l’Europe centrale, électoralement bien installés. Ils seraient prêts à apporter un soutien ‘paternel’ aux expériences de bloc des droites. Que, du coup, celles-ci fassent tache d’huile sur le continent semble néanmoins improbable. Au demeurant, même si les coalitions antérieures précitées, peu durables, n’ont pas mis à mal le fonctionnement de la démocratie, une vigilance méthodique s’impose, notamment dans le cadre des rapports annuels de la Commission sur l’État de droit.
Les choix des électeurs doivent être respectés et il serait insensé de chercher à les en punir. La Commission fut donc bien avisée de marquer simplement son souhait d’une coopération constructive avec le nouveau gouvernement italien (EUROPE 13029/27). C’est au vu des législations adoptées et des décisions prises que celui-ci sera évalué.
Même si les extrêmes droites ont échoué à se fédérer au niveau européen (car le nationalisme est, par essence, incompatible avec son contraire), leur succès constitue, en soi, une capacité de nuisance pour la cohésion de l’Union européenne. Le plus préoccupant serait sans doute qu’une coalition de quatre États manifeste invariablement sa solidité au Conseil européen et dans les réunions ministérielles. Une telle entraide pourrait apporter des blocages coûteux et démontrer, de façon encore plus nette, que l’article 7 du Traité sur l’UE est décidément inefficace.
Renaud Denuit