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Bulletin Quotidien Europe N° 12905
REPÈRES / Repères

Les Ukrainiens et les bras de l’Union européenne (1/2)

L’Union européenne devint effective par l’entrée en vigueur du traité de Maastricht en novembre 1993. Dès l’année suivante, elle signa un accord de partenariat et de coopération bilatéral avec l’Ukraine. Celle-ci était une jeune république slave, dont l’indépendance avait été proclamée en juillet 1990 déjà, avant la dislocation officielle de l’URSS en décembre 1991 ; durant ce même mois, par référendum, les Ukrainiens, à 91% des votes exprimés, avaient validé l’indépendance. Celle-ci avait pris la forme d’une démocratie parlementaire, avec une Cour constitutionnelle et un Président élu au suffrage universel direct. Le processus n’avait donc pas traîné.

Comme la Biélorussie, l’Ukraine avait, depuis 1946, un siège au Nations unies ; c’était, dans les deux cas, le signe d’un statut spécifique, tout en permettant à l’URSS d’avoir deux voix de plus à l’Assemblée générale. En 1954, la Crimée fut rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, qui allait connaître une période plutôt heureuse dans l’État post-stalinien : érigée en modèle, elle vit l’un de ses enfants, Léonid Brejnev, porté au pouvoir suprême de 1964 à 1982. Pourtant, elle restait habitée par un fort sentiment national, qui se manifesta dès 1989 à la faveur de la libéralisation gorbatchévienne.

Ce patriotisme s’ancrait dans une histoire chaotique et tragique. Après la longue domination de la Pologne-Lituanie, un État autonome cosaque avait vu le jour au XVIIe siècle, avant de se disloquer. Une partie fut absorbée par l’Empire tsariste, l’autre par l’Autriche-Hongrie. Du côté russe, l’on parlait de ‘petite Russie’ ou de ‘nouvelle Russie’. Durant le XIXe siècle, l’usage du mot ‘Ukraine’ (signifiant ‘à la marche’) coïncida avec un essor culturel.

À la faveur de la révolution d’Octobre, le pays acquit l’indépendance en 1917. Celle-ci fut éphémère, car le régime bolchévique, craignant des influences étrangères, envoya l’Armée rouge : à la fin de 1922, l’Ukraine était l’une des républiques socialistes soviétiques. La famine du début des années 1930 (Holomodor), intensifiée par le pouvoir central pour affaiblir la paysannerie et le nationalisme ukrainiens, jugés rétrogrades, laissa une trace indélébile : 4 millions de morts, selon la moyenne des estimations.

Quand les soldats allemands arrivèrent en 1941, ils furent d’abord accueillis en libérateurs du joug stalinien, avant de faire face à une résistance courageuse. Néanmoins, certains autochtones assistèrent les SS dans l’anéantissement de la population juive locale. L’Armée rouge reprit le dessus en 1944. Au total, la deuxième guerre mondiale aurait coûté la vie à 8 millions d’Ukrainiens.

En 1998, l’accord de partenariat précité entra en vigueur. Il n’était pas question d’adhésion, ni à l’Union ni à l’Alliance atlantique. Pourtant, dès l’année suivante, alors que, selon une promesse faite verbalement à Gorbatchev en 1990, l’organisation n’absorberait que la RDA (dans le cadre de la réunification allemande) et ne s’étendrait pas à l’Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque rejoignaient l’OTAN. D’autres pays suivraient.

Déclinée en plusieurs ‘dialectes’, la langue ukrainienne avait été unifiée à la fin du XIXe siècle par l’Université de Lviv ; cette version fut adoptée officiellement lors de l’indépendance de 1991, en rupture avec l’idiome officiel imposé par l’URSS, qui était la variante proche du russe. Le recensement organisé en 2001 visait à identifier les ‘nationalités’, terme qui correspond, en Occident, au mot ‘ethnie’. Le résultat donna plus de 77% de citoyens se considérant comme ‘ukrainiens’ et plus de 17% comme ‘russes’, auxquels s’ajoutaient une pléiade de petites minorités. Linguistiquement, les russophones se trouvaient à l’Est et au Sud (zones déjà tenues par l’empire) et les ukrainophones dans tout l’Ouest (marqué jadis par la Pologne et l’Autriche-Hongrie). Même si le russe était reconnu parmi les 13 langues minoritaires et compris par une large part de la population totale, les éléments de tensions étaient réunis. Les ravages de la corruption et la multitude de partis politiques, aux durées de vie très variables, feraient le reste.

Pour Moscou, il importait que le chef de l’État ukrainien fût de son côté. Leonid Koutchma, chef du gouvernement depuis 1992, contrebalançait le premier Président de la nouvelle République, Leonid Kravtchouk, qui – bien qu’ancien Président du Soviet suprême de la République socialiste soviétique d’Ukraine – recherchait l’équilibre entre la Russie et l’Occident. Mais l’homme fut battu à l’élection présidentielle de 1994 par Koutchma, lequel garda le pouvoir jusqu’en 2005. Il marqua son long règne par une forte russophilie, mais fut accusé d’être lié à des groupes mafieux et impliqué dans l’assassinat d’un journaliste. Jusque-là, le Kremlin était serein.

Le scrutin de 2004, remporté encore par un pro-russe, Viktor Ianoukovytch, fit l’objet de soupçons de fraude, la révolte populaire se manifesta dans la rue par la ‘Révolution orange’, le scrutin fut annulé, l’on revota en décembre et le concurrent, Viktor Iouchtchenko, remporta la victoire. Entretemps, il avait fait l’objet d’une tentative d’empoisonnement par intoxication à la dioxine et les services secrets russes avaient été suspectés (Poutine étant alors Président depuis plus de quatre ans). En tout cas, c’était la première fois qu’un président ukrainien était favorable à l’Union européenne et à l’OTAN.

C’est au cours de ce mandat présidentiel que l’Union européenne tendit vraiment les bras à l’Ukraine. Malgré sa vie politique intérieure instable et les affaires de corruption, cette république au passé tragique attirait la sympathie. En 2008, par une résolution, le Parlement européen considéra que l’Holodomor, ou extermination par la faim, ‘constituait un crime effroyable perpétré contre le peuple ukrainien et contre l’humanité’.

En 2009, l’UE instaura le Partenariat oriental, incluant l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine et la Biélorussie (laquelle s’en retira en 2021). Ce partenariat constituait un instrument clé de sa politique de voisinage. Le but était de renforcer les relations politiques et économiques avec ces pays, à travers plusieurs accords d’association. Il s’agissait aussi de favoriser les contacts avec la société civile, de diffuser des valeurs telles que l’État de droit ou l’égalité entre hommes et femmes, de manifester une amitié dont Moscou n’aurait plus le monopole. Par sa taille, sa position géopolitique, son économie et son histoire, largement européenne, l’Ukraine était sans doute l’élément majeur du Partenariat.

L’année 2010 vit un changement à la tête de l’État ukrainien : le battu de 2004, Viktor Ianoukovytch remporta l’élection présidentielle. Le balancier repartait dans le sens des intérêts russes. Les accords de Kharkov signés dès le 21 avril symbolisaient le rapprochement : le bail de la base militaire russe de Sébastopol, ville ukrainienne sous statut spécial depuis 1992, était prolongé jusqu’en 2042, en échange de rabais sur les prix du gaz fournis à l’Ukraine. Cependant, la négociation de l’accord d’association UE/Ukraine progressait, tandis qu’à Kiev, le régime se durcissait, jusqu’à emprisonner des figures de l’opposition. En 2012, le russe fut proclamé langue officielle.

L’Union européenne mit des conditions à la signature finale de l’accord : réformes améliorant la démocratie, la justice et l’État de droit. Moscou qualifia ce projet d’inamical. À la suite de nombreuses pressions russes, le Président, en phase avec son gouvernement, annonça, le 21 novembre 2013, qu’il ne signerait pas l’accord d’association avec l’UE (EUROPE 10968/37). Ceci provoqua une explosion populaire, avec de grandes manifestations pro-européennes, violemment réprimées par le pouvoir, ce qui ne fit qu’amplifier la contestation. Le mouvement se radicalisa jusqu’en février 2014, avec des affrontements faisant plus de 80 morts : une vraie révolution, connue sous le nom d'Euromaïdan (‘place européenne’, correspondant à la grande place de Kiev), était en marche. Le Président Ianoukovytch fuit Kiev le 21 février et le Parlement prononça sa destitution. Le mouvement fut cependant contesté dans le Sud-Est du pays, théâtre de manifestations pro-russes.

Toujours en février 2014, des hommes cagoulés et des militaires russes intervinrent en Crimée et à Sébastopol. Le 6 mars, le Parlement de Crimée vota à l’unanimité une motion demandant son annexion à la Russie. Le 11, l’indépendance de la République autonome de Crimée (regroupant celle-ci et Sébastopol) était proclamée et 5 jours plus tard, la population locale votait à une écrasante majorité le rattachement à la Russie, lors d’un référendum rapidement contesté par la communauté internationale. Les troupes de Poutine sécurisèrent les lieux.

L’Union européenne protesta vivement et adopta, de mars à septembre, des sanctions visant une quarantaine de personnalités et de nombreuses entités (banques, entreprises pétrolières, d’armement, de transport, etc.) (EUROPE 11133/2). Aucune intervention militaire occidentale ne fut envisagée. Les bras de l’Union n’étaient donc pas restés croisés, mais sur le plan de la défense, ils étaient ballants. (À suivre)

Renaud Denuit

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