La question de la multiplication des messages de haine sur les réseaux sociaux fait l’objet d’une attention particulière de la part du Conseil de l’Europe comme de l’Union européenne depuis plusieurs années. Les responsables de ces réseaux ont pris ou promis des dispositions pour les combattre, avec des succès divers. Quant aux comportements des forces de police, ils ne font l’objet, à l’échelle de l’Union, ni d’une étude exhaustive, ni d’un sondage d’opinion, ni d’un cadre juridique spécifique.
Cependant, de plus en plus de vidéos, réalisées par des témoins fortuits, circulent sur la toile. C’est par cette voie que les Américains d’abord, le monde entier ensuite, ont été témoins de l’abjecte mise à mort de George Floyd, le 25 mai dernier, par des policiers blancs de Minneapolis. Ce fait en soi, mais aussi l’attitude du président des États-Unis ont suscité des manifestations de colère (Black Lives Matter), notamment en Europe. Ce mouvement fut l’occasion de poser fortement la question du racisme institutionnel et d’en rassembler des preuves. Les eurodéputés y furent particulièrement sensibles. Dans ce contexte d’émotions partagées, le colonialisme européen fut radicalement dénoncé, et de façon aiguë en Belgique.
La séquence qui suit vaut d’être détaillée. Le 2 juin, le Haut-Représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, porte la parole de l’Union européenne, ‘choquée’ et ‘atterrée’ par ce décès et constate que ‘la plupart des sociétés doivent rester vigilantes contre l’usage excessif de la force’ (EUROPE 12497/15). Au Parlement européen, les groupes GUE/NGL et Renew Europe demandent un débat et une position, dès la prochaine séance plénière (EUROPE 12498/31). Au Conseil de l’Europe, la commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) publie un communiqué très ferme, dénonçant le racisme institutionnel dont elle a recueilli des exemples lors de ses visites dans les pays et réclamant plus de diversité dans la composition des corps de police, des formations aux droits humains en leur sein, des cadres de dialogue avec les groupes minoritaires, un soutien aux victimes et des enquêtes sur les abus menées par des organismes indépendants (EUROPE 12521/26).
Dans un entretien accordé au Financial Times et daté du 3 juin, Margarítis Schinás, vice-président de la Commission, estime que, comparativement aux USA, l’Europe ne connaît pas de brutalité policière flagrante ni de problème de race qui transcenderait nos systèmes.
Le 4 juin, l’Agence européenne pour les droits fondamentaux publie son rapport annuel. On peut y lire qu’en 2019, ‘la politique de l’UE concernant l’antisémitisme a enregistré quelques avancées, mais très peu de développements ont adressé les questions relatives au racisme et à la xénophobie.’ Et d’observer que plusieurs États membres n’ont toujours pas transposé correctement la décision-cadre de 2008. Constatant la persistance d’incidents de profilage ethnique discriminatoire par les forces de police, l’agence estime que les États membres devraient ‘formuler des orientations spécifiques, pratiques et directement applicables’. S’agissant des Roms, la FRA constate peu de progrès dans la lutte contre la ségrégation scolaire depuis la dernière enquête (2016) ; leurs conditions de logement sont souvent épouvantables, contraires au principe 19 du socle européen des droits sociaux. Quant aux migrants, ‘les États membres devraient renforcer leurs mesures de prévention contre tout comportement abusif des services répressifs.’
Le 12 juin, le Réseau européen contre le racisme (ENAR) adresse une lettre ouverte à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, cosignée par 159 associations, exprimant ses préoccupations devant le silence assourdissant des dirigeants européens face aux brutalités policières et aux protestations en Europe, s’indignant des déclarations de M. Schinás, fournissant des exemples de profilage racial et de violences récentes et appelant la Commission à s’engager fermement contre le racisme structurel (EUROPE 12505/23).
La session plénière du PE s’ouvre le 17 juin par une minute de silence à la mémoire de George Floyd et de toutes les victimes du racisme. La Présidente von der Leyen souligne qu’il faut faire davantage qu’écouter les manifestants : ‘nous devons parler du racisme’. Et de constater la nécessité d’un effort vers la diversité au sein même des institutions. Par ailleurs, l’eurodéputée Pierrette Herzberger-Fofana signale avoir été victime, la veille, de violences policières ‘à caractère raciste’. (EUROPE 12508/11).
Deux jours plus tard, le Parlement adopte une longue résolution ‘sur les manifestations contre le racisme après la mort de George Floyd’, auxquelles il apporte son soutien. Il ‘condamne le suprémacisme blanc sous toutes ses formes’, invite les institutions de l’UE à reconnaître officiellement ‘les crimes contre l’humanité commis contre des personnes noires’, presse la Commission de présenter une stratégie globale contre le racisme et la discrimination – aspects qui devraient aussi figurer dans les rapports annuels sur l’État de droit dans l’UE - , demande que les États mettent un terme au profilage racial ou ethnique sous toutes ses formes et rappelle que les citoyens ont le droit de filmer les scènes de violences policières, tout en prenant la défense des journalistes (EUROPE 12511/21). (À suivre).
Renaud Denuit