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Bulletin Quotidien Europe N° 12489
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CARTE BLANCHE / Carte blanche

Relancer l’UE en tant que projet social de sécurité et démocratie climatique, par Suzana Carp, Chargée des relations européennes pour Sandbag

Plus qu’une simple crise des systèmes de santé publique dans l’Union européenne, la crise du coronavirus reflète aussi le mauvais état de santé de nos démocraties, de notre système économique et des relations malsaines entre la Commission européenne, les États membres et les citoyens de l’Union. Soixante-dix ans après la Déclaration Schuman, la crise du coronavirus rappelle brutalement les faiblesses du projet politique imaginé par les Pères fondateurs et nous oblige à relancer l’UE en tant que projet social de sécurité climatique basé sur un nouveau modèle économique socio-environnemental.

Depuis ses débuts, le projet européen veille à assurer un bien public essentiel : la paix, définie en 1950 comme l’absence de guerre. Puis est venue l’intégration fonctionnelle, qui a favorisé la paix structurelle et a fourni toute une série d’autres biens publics à ce qui est aujourd’hui une Union européenne de 28 (-1) États membres. Et pourtant, l’Europe de la révolution industrielle, dont la logique économique a été intégrée dans la déclaration Schuman, était par définition une Europe en guerre avec la nature, avec le climat, avec la qualité de l’air et la biodiversité.

« Que voulons-nous ? Une justice climatique ! Quand la voulons-nous ? Maintenant ! », s’est écriée la jeunesse européenne dans les rues de Berlin, Bruxelles, Belfast et Bucarest le 20 septembre 2019, le plus grand mouvement pour le climat de l’histoire européenne.

En réponse, le nouveau Green Deal européen est apparu. Il devait être une combinaison entre un nouveau pacte pour l’Europe et un pacte vert afin de permettre une réorientation écologique de la politique économique européenne. Mais, si le New Deal avait introduit la sécurité sociale pour les Américains en étant axé sur des mesures immédiates, le Green Deal européen, lui, peine à progresser.

S’inspirant du pacte de Roosevelt, il aurait dû introduire un système de sécurité sociale climatique et certaines mesures immédiates de soutien (telles que des dividendes carbone pour les citoyens) pour une transition vers une économie à zéro émission nette.

Et pourtant, notre sécurité sociale européenne est encore en gestation. Nous n’avons pas encore de revenu minimum de base au niveau européen ni de droits égaux en matière de santé dans toute l’UE ni de régimes de retraite unifiés. Il est urgent de remédier à cette situation par une politique économique et socio-environnementale commune.

Le Green Deal de l’UE aurait dû prendre les engagements économiques nécessaires pour garantir à tous les Européens l’accès à un climat socio-environnemental stable afin de leur offrir un avenir plus acceptable. Pour ce faire, il aurait fallu mettre l’accent sur des politiques urgentes d’atténuation et de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les cinq prochaines années ainsi que sur la sauvegarde de l’avenir des fonds de pension qui sont encore liés aux fonds d’investissement dans les combustibles fossiles (et donc menacés d’effondrement). On ne le répétera jamais assez : un climat stable est une condition préalable à la stabilité économique durable, en Europe et partout dans le monde.

Dans un monde où les enfants font grève à l’école parce qu’ils sont trop préoccupés par un effondrement total du système planétaire, l’idée de créer des emplois sans garanties climatiques semble ironique et les systèmes éducatifs en Europe deviennent obsolètes. Dans une démocratie climatique, l’UE mettrait l’accent sur une éducation adaptée aux défis du XXIe siècle et aux demandes très fortes de leur public cible : les jeunes, afin de pouvoir créer les emplois nécessaires à la transition climatique d’ici deux à cinq ans.

Sur le plan des inégalités sociales, celles-ci, laissées sans réponses dans toute l’UE, n’ont jamais été aussi visibles que pendant la nouvelle crise du coronavirus, amplifiant les écarts entre les sexes et les générations ainsi que les inégalités économiques au sein des États membres (40% des enfants roumains n’ont pas accès à Internet alors qu’ils sont censés terminer l’année scolaire en ligne). En outre, le nouveau coronavirus a eu un impact sanitaire différent selon les pays, ce qui nous montre que certaines populations en Europe sont davantage porteuses de maladies respiratoires que d’autres, en raison de l’exposition à la pollution de l’air ambiant, souvent transportée au-delà des frontières. 

Alors que ces incohérences doivent être corrigées de toute urgence, parler uniquement de redéfinition institutionnelle ou ne se concentrer que sur l’aide financière ne reviendrait qu’à esquiver les questions essentielles, laissant ainsi l’érosion du projet européen se poursuivre en raison de son incohérence. De plus, tandis que la pandémie actuelle met en lumière nos inégalités, l’urgence climatique nous oblige à prendre les devants.

L’avenir de l’UE doit donc être celui d’une démocratie climatique mettant la santé, l’environnement et les citoyens au premier plan. Autrement, elle sera simplement victime de son propre « court-termisme ».

Si l’on considère l’état de l’UE en mai 2020, il est clair qu’une nouvelle Union à 28-1 est en train de se construire : une Union dans laquelle le modèle classique d’une logique économique défectueuse, plutôt contre nature par le gaspillage des ressources naturelles et déconnecté de tous les autres modèles d’écosystèmes dans lesquels il se déploie, est bouleversé. Le nouveau modèle socio-environnemental privilégierait la résilience locale, une économie circulaire, l’équilibre entre la consommation et les ressources disponibles, entre la santé des individus et des communautés. Il mettrait les droits économiques et sanitaires sur un pied d’égalité et, enfin, favoriserait une plus grande égalité entre les institutions politiques et les citoyens.

Le redressement financier européen post-Corona peut et doit partir d’un droit à la santé et d’un droit à un air pur pour tous dans l’UE afin que les citoyens puissent résister à des virus similaires à l’avenir (le nombre de décès est directement lié à la qualité de l’air). Il faudra pour cela assurer l’élimination progressive de toutes les formes d’énergie basées sur les combustibles fossiles d’ici 2025.

Pour y parvenir, il est nécessaire que le budget de l’UE s’articule autour de la dimension climatique de la sécurité sociale et repose notamment sur un prix du carbone plus élevé, avec des mesures de redistribution et de réinvestissement. Cela doit être considéré comme un plan d’investissement pour l’UE visant à relancer l’économie dans le respect de l’environnement et de la dimension sociale de la santé. Tout ce qui n’ira pas dans ce sens sera un pas vers une éventuelle dissolution du projet européen.

Suzana Carp,

Chargée des relations européennes pour le centre de réflexion (‘think tank’) Sandbag

Pour voir la version longue (en anglais) : https://bit.ly/2Telvzw

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