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Bulletin Quotidien Europe N° 12419
REPÈRES / RepÈres

Une incroyable perte d’influence

Ce n’est qu’après la mise en œuvre du ‘vrai Brexit’, au plus tôt en janvier 2021, que l’on pourra commencer à évaluer l’intérêt économique, pour le Royaume-Uni, d’avoir quitté l’Union européenne. En revanche, il est permis, dès à présent, de considérer ce que signifie, politiquement, sa nouvelle situation d’État tiers.

Jusqu’au 31 janvier, au Parlement européen, près d’un député sur 10 avait été élu au Royaume-Uni ; ce pays occupait, comme l’Italie, la troisième place par le nombre de sièges, juste derrière la France ; dans une Union à 28, ce n’était pas négligeable. Depuis l’adhésion, la plupart des eurodéputés britanniques ont été dynamiques et appréciés ; sans la moindre discrimination, ils s’intégrèrent au sein de l’institution, accédant à des postes de vice-présidents, de présidents de commissions, etc. L’un d’eux, Lord Henry Plumb, présida même le PE de 1987 à 1989. C’est seulement plus tard que certains élus, conservateurs et indépendantistes, se marginalisèrent d’eux-mêmes dans des groupes d’opposition à l’Union comme telle. L’acquis législatif continuera de s’appliquer au Royaume-Uni pendant la période de transition post-Brexit jusqu’à fin 2020, sans que ses citoyens soient représentés dans la codécision.

Au Conseil de l’UE, jusqu’à l’entrée en vigueur de la double majorité, le Royaume-Uni pesa 29 voix, soit autant que l’Allemagne et la France, malgré une population moindre. Pour ce qui fut présenté par les Brexiters comme une insupportable dictature, ce n’est pas trop mal. La Présidence semestrielle du Conseil fut exercée à 6 reprises, soit un total de 3 ans, par les Britanniques. Désormais, le droit de vote est perdu, y compris dans la puissante instance préparatoire des travaux, le Comité des représentants permanents.

Les Premiers ministres britanniques, surtout Margaret Thatcher, Tony Blair et même David Cameron, eurent un poids considérable au sein du Conseil européen, dont ils dominèrent souvent les débats. Avec l’appui de leurs alliés traditionnels néerlandais, danois et suédois, ils pesèrent sur les traités, les grandes orientations internes et les prises de position internationales, sauf à propos de la guerre en Irak (dans laquelle ils emmenèrent quand même les Pays-Bas, l’Italie, le Danemark, l’Espagne, le Portugal et 4 futurs membres : la Pologne, la Roumanie, l’Estonie et la Bulgarie). S’il n’avait joué ce jeu malsain et s’il avait entraîné son pays dans la zone euro quand il en avait les moyens politiques, Tony Blair aurait eu des chances réelles de devenir le premier président du Conseil européen en 2009. C’est en tout cas sous l’impulsion britannique que fut décidé le grand élargissement à bref délai, alors qu’à la fin des années 1990, le calendrier était bien plus prudent. Par ailleurs, l’échec du Traité constitutionnel n’est pas imputable au Royaume-Uni : le texte fut rejeté par les peuples français et néerlandais avant d’être soumis au vote de Westminster.

C’est cependant à la Commission, présentée par les Brexiters comme le cœur de l’horrible centralisme européen, que l’influence britannique fut sans doute la plus grande. Très vite après l’adhésion, la présidence de l’institution échut à Roy Jenkins (1977-81). Londres joua un rôle important dans les nominations des Présidents Thorn, Prodi et Barroso, ou en barrant la route à des favoris (Dehaene, Verhofstadt). Le poste de Secrétaire général fut assumé par David Williamson pendant quasiment 10 ans, soit la plus longue période après celle d’Émile Noël. La mémoire de l’institution retiendra les noms d’excellents commissaires et directeurs généraux britanniques.

Mais c’est surtout avec Neil Kinnock, tout puissant vice-président de la Commission Prodi, que s’épanouit l’idéologie d’outre-Manche, spécialement avec la réalisation d’une réforme administrative profonde, inspirée de principes anglo-saxons. De 2000 à 2016, le pic d’influence fut atteint. Le management valable ne pouvait venir des continentaux. Les entreprises de consultance anglaises collectionnaient les contrats. Les cycles de formation du personnel, les critères de recrutement furent revus : la culture historique ou l’idéal européen s’effacèrent devant l’efficacité dans la résolution de problèmes à court terme. Le Livre blanc sur la Gouvernance européenne, solennellement annoncé par Romano Prodi en début de mandat et où d’aucuns voyaient un projet d’avenir ‘spinellien’, fut repris en mains par la filière britannique pour accoucher de réformes cosmétiques que le Conseil ne discuta même pas. De Bruxelles et de Londres, les carrières des fonctionnaires britanniques faisaient l’objet d’un suivi incomparablement précis. Cet empire interne s’est affaissé.

Partout, à la Cour de Justice, au Comité économique et social européen, au Comité européen des régions, dans les innombrables agences de l’Union, le Royaume-Uni s’est dépossédé du moindre pouvoir décisionnel. Il a aussi perdu deux agences basées à Londres : l’Autorité bancaire européenne et l’Agence européenne des médicaments, transférées respectivement à Paris et Amsterdam.

Le Royaume-Uni aura été un partenaire difficile, bloquant certaines évolutions majeures, mais loyal. Il fut, par exemple, l’un des meilleurs ‘élèves’ pour la transposition des directives – si elles émanaient d’un pouvoir tyrannique, les parlementaires nationaux n’auraient-ils pas traîné les pieds ? Il aura été l’un des trois pays les plus puissants de l’Union, surpassant même la France dans certaines circonstances. Jamais, dans son histoire glorieuse, le Royaume-Uni n’aura autant contribué à des décisions concernant une population de 500 millions de personnes vivant sur une superficie s’étendant de l’Atlantique à la frontière russe.

Surtout, sa vision de l’avenir de l’Europe – grand marché, peu de législation, petit budget, soft law, pas d’euro, pas d’autorité supra/post nationale – ne peut plus retentir, en Doxa officielle, dans l’eurosphère. L’idéologie britannique européenne a perdu en relais et en impact. Elle trouvera peut-être de pâles repreneurs, mais pour les appuyer, le Maître ne sera plus là.

Renaud Denuit

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