Nouvellement élu à la tête du Parti de la gauche européenne, Heinz Bierbaum, allemand polyglotte issu des rangs de Die Linke et vieux loup de mer de la politique, a confié à EUROPE sa vision des chantiers à venir pour la gauche européenne et son opinion quant à la nouvelle Commission, présidée par une compatriote qu’il connait bien, Ursula von der Leyen, ainsi que les périls à venir pour la période post-Brexit (propos recueillis par Pascal Hansens)
Agence Europe - Dans votre discours à l'occasion de votre élection au Congrès du Parti de la gauche européenne, vous avez dit que la gauche en Europe était dans une situation difficile, en faisant référence aux élections européennes. Pourquoi les partis de gauche européens sont-ils actuellement en difficulté, selon vous ?
Heinz Bierbaum - La Gauche européenne est effectivement dans une situation difficile. Les élections européennes l'ont clairement montré. Le problème est que la gauche européenne n'a pas été capable de se présenter comme une véritable alternative politique à la tendance politique néolibérale et à la rhétorique de l'extrême droite.
De plus, la gauche européenne est toujours divisée en ce qui concerne les élections européennes. Nous avions des stratégies différentes. Nous avions la gauche européenne avec son Spitzenkandidat, nous avions le mouvement 'Maintenant le peuple !' initié par Jean-Luc Melenchon et nous avions aussi le Mouvement Diem 25 de M. Varoufakis. Cela n'a pas été très utile. Mais le problème principal est que nous n'avons pas été en mesure d'être visibles.
AE - Et pourquoi pensez-vous qu'il y a eu ce manque de visibilité ?
HB - Nous devrions être plus clairs quant à notre profil politique. Nous avons de bons points, mais nous n'avons pas un profil politique vraiment fort...
AE - Le projet européen lui-même divise la Gauche européenne : certains partis de gauche européens pensent que l'Europe est impossible à réformer, tandis que d'autres pensent qu'il est encore possible de la réformer. Quelle est votre position ?
HB - Je pense que nous sommes presque tous d'accord pour dire que les traités de Maastricht et de Lisbonne ne peuvent pas être la base de la construction de l'Europe que nous voulons : une Europe démocratique, sociale, écologique et pacifique. C'est très clair.
La question a toujours été de savoir s'il serait possible de réformer l'Union européenne ou non. Je pense que, sur la base des traités européens actuels, ce n'est pas possible.
Mais je pense que ce n'est pas la question principale ; en fait, c'est une question assez abstraite. Je pense qu'il est plus important de lancer des processus politiques ; par exemple, pour changer le climat politique et créer les conditions pour orienter dans une autre direction le projet européen.
AE- Avec quel rapport de forces pensez-vous pouvoir donner une nouvelle orientation au projet européen, sachant que vous n'avez, par exemple, aucun représentant au Conseil ni, donc, à la Commission européenne et que la GUE/NGL est le plus petit groupe au Parlement européen ?
HB - C'est vrai que la GUE/NGL est un très petit groupe politique au Parlement européen. Mais nous devons néanmoins renforcer la coopération entre la GUE/NGL et le Parti de la gauche européenne. Ce n'était pas le cas dans le passé. Ce n'était pas suffisant.
Nous devrions également avoir une meilleure coopération avec d'autres forces politiques. Le point de départ est le Forum européen, qui a déjà eu lieu 3 fois, à Marseille, à Bilbao et récemment à Bruxelles.
Et de mon point de vue, il est très important d'avoir de bonnes relations avec les syndicats. Lors du Forum européen de Bruxelles, Luc Triangle, le secrétaire général d'IndustriAll, a déclaré pour la première fois qu'il était prêt et disposé à coopérer avec la gauche.
AE - Lors de votre premier discours, vous avez dit vouloir élargir le Parti de la gauche européenne à de nouveaux partis ou mouvements politiques. Pensez-vous qu'il soit possible de recruter de nouveaux partis ou de nouveaux mouvements sans compromettre la cohérence du parti lui-même et son identité politique ?
HB - Je suis un peu sceptique sur le fait que nous parvenions à faire adhérer Podemos ou le PTB, à les faire devenir membres ou même observateurs du Parti de la gauche européenne. Pour moi, il est plus important de renforcer notre collaboration. Nous avons besoin d'un débat politique entre la Gauche européenne, Podemos, le PTB et les autres. C'est une condition préalable pour qu'ils soient à bord à l'avenir. Nous ne devrions pas nous concentrer sur une adhésion formelle. Nous devrions nous concentrer sur un débat politique entre nous. Lorsque nous examinons nos programmes, il n'y a pas tant de différences.
AE - En parlant de politique, la nouvelle Commission 'von der Leyen' défend le Green Deal, la transition verte, par le biais de la croissance verte. Est-ce la voie à suivre pour vous ?
HB - C'est une question essentielle. C'est bien que la Commission européenne parle de la nécessité d'un Green Deal. Mais de quoi parlons-nous ? Le Green Deal d'Ursula von der Leyen est certainement plus une approche néolibérale et capitaliste. Nous voulons aller au-delà du capitalisme. Nous devons nous concentrer sur le contenu, pas sur le titre.
Pareil pour la croissance verte : qu'est-ce que cela signifie ? Nous avons besoin de croissance dans des secteurs qui sont très importants pour la société future, comme l'électromobilité ou les énergies renouvelables et nous avons besoin de décroissance dans d'autres secteurs.
AE - Avec l'élection claire de Boris Johnson, il est maintenant acquis que le Brexit aura lieu. Quel est l'enjeu des négociations sur les relations entre l'Union et le Royaume-Uni, selon vous ?
Un des problèmes majeurs sera de maintenir l'accord de paix de l'Irlande du Nord. En ce qui concerne le futur accord commercial entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, une chose que nous devrions examiner est la liberté de circulation des travailleurs.
AE - Pensez-vous que le Royaume-Uni pourrait être tenté par des gains de compétitivité via le dumping social ?
Oui, bien sûr, il y a toujours un risque. La question de la liberté des travailleurs est toujours liée à la question de savoir dans quelles conditions. Le dumping social est déjà une réalité en Europe.
AE - von der Leyen et les institutions européennes veulent organiser une Conférence de deux ans sur l'avenir de l'Europe. Quelles sont vos attentes ?
Je suis très sceptique quant à ce qui en sortira. Parce que nous connaissions von der Leyen quand elle était ministre allemande. Et nos expériences avec la politique menée par Ursula von der Leyen n'ont pas été très positives.
Il est nécessaire de réformer l'Union européenne, par exemple, afin de renforcer le rôle du Parlement européen. Nous devons en discuter au sein de la gauche européenne, parce que nous avons des positions différentes entre nos membres.
AE - Mais Ursula von der Leyen a déjà dit qu'elle voulait donner plus de pouvoir au Parlement européen.
Nous verrons, nous verrons. Nous confronterons ces belles annonces à la réalité à la fin.