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Bulletin Quotidien Europe N° 12355
INSTITUTIONNEL / Avenir de l'ue

« Nous devons impérativement prendre le temps de négocier un plan d'action focalisé sur le climat et la justice sociale », estime Pierre Larrouturou

Face à l’imminence d’une nouvelle crise financière et au défi climatique, Pierre Larrouturou, nouvel eurodéputé social-démocrate et économiste français, initiateur du 'Pacte finance climat', appelle l’Union européenne à retrouver l’audace des pères fondateurs et à prendre le temps d’établir un plan d’action focalisé sur le climat et la justice sociale refondant réellement le projet européen (propos recueillis par Damien Genicot).

Agence Europe - Vous êtes souvent cité parmi les économistes ayant prédit la crise financière de 2008. Une nouvelle crise pourrait-elle survenir comme on l’entend de plus en plus ?

Pierre Larrouturou - Je suis persuadé qu’on va vers une crise encore plus grave. En 2005, nous n’étions qu’une poignée à tirer l’alarme, mais maintenant c’est tous les mois que le FMI ou la Banque mondiale préviennent qu’une nouvelle crise peut éclater à tout moment et « pourrait faire dix fois plus de dégâts qu’en 2008 »

L’an dernier, aux États-Unis, il a fallu 2 580 milliards de dette en plus pour maintenir le taux de croissance (https://bit.ly/2MF3ZBx ). C’est du jamais vu. C’est comme une voiture qui aurait besoin d’un litre d’huile tous les 300 mètres. Elle roule encore, mais le moteur peut exploser n’importe quand. Et l’évolution de la dette en Chine est tout aussi inquiétante.

Que peut faire l’UE pour éviter cette crise ? 

On ne pourra pas l’éviter. La question cruciale est de savoir : est-ce qu’elle fera des dégâts sociaux et politiques dramatiques comme la crise de 1929 ou est-ce que l’UE est capable de protéger sa population ? N’attendons pas que la crise éclate et mettons en place un système de protection. Il faut avancer sur la séparation des banques de dépôts et d’affaires pour calmer la spéculation. Il faut surtout mettre en place un bouclier emploi européen, un système grâce auquel, en cas de récession, au lieu de licencier, on baisse le temps de travail en maintenant les revenus. 

Pourriez-vous préciser votre idée ?

Quand il y a 30% de travail en moins à cause de la récession, au lieu de couper 30% des effectifs, on garde tout le monde et on baisse le temps de travail de 30%. Les salaires baissent de 30% pour rester compétitifs, mais l’État et les partenaires sociaux maintiennent 98% du revenu. Les gens gardent l’essentiel de leurs revenus et ils se forment pendant leur temps libre. C’est ce qu’a fait l’Allemagne avec le KurzArbeit : en 2009, 1 500 000 salariés ont profité de ce système, avec un maintien de 98% du revenu. Pourquoi l’UE ne peut-elle pas aider tous les États membres à mettre en place ce système de protection de l’emploi ?

C’est aujourd’hui le rôle des sociaux-démocrates de dire : attention, une crise va éclater, mais on peut protéger notre système social. C’est aussi à nous de dire que la Justice sociale n’est pas seulement une exigence éthique, mais que, même d’un point de vue purement économique, c'est LA solution pour éviter d’aller d’une crise à l’autre. Regardez la courbe de la dette aux USA : pendant 30 ans, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan (1981), on n’a connu aucune crise et il n’y avait pas besoin d’augmenter la dette, parce qu’on tenait bon sur les règles de justice sociale instaurées par la Déclaration de Philadelphie en 1944.

C’est parce qu’on a renoncé à la Justice sociale et à un partage équilibré de la valeur ajoutée qu’on a besoin de toujours plus de dette.

Votre priorité, c’est donc que l’UE adopte des mesures pour renforcer la justice sociale ? 

Oui. Dans les semaines qui viennent, nous devons négocier un plan d’action concret pour les cinq prochaines années, focalisé sur le climat et la justice sociale. 

Lorsque Schuman et Adenauer ont décidé de faire le charbon et l’acier, ils avaient compris qu’il fallait mettre en œuvre une décision révolutionnaire après des décennies de guerres et des millions de morts. En deux semaines seulement, sans même savoir combien d’entreprises étaient concernées, ils ont pris une décision historique ! Aujourd’hui, ça fait des années que nos chefs d’État disent qu’il faut une refondation de l’Europe. Mais ils n’avancent pas. C’est donc au Parlement européen d’avancer sur cette refondation.

Mme von der Leyen a prononcé un très beau discours en juillet, mais il faut maintenant un plan d’action pour avancer concrètement.

Vous n’êtes pas convaincu par le Green Deal promis par Mme von der Leyen ?

J’ai absolument envie d’y croire. Quand elle dit qu’elle veut une loi climat dans les cent premiers jours de son mandat, c’est super ! Mais, sur la question du financement du Green Deal, on est dans le plus grand flou. Lors de son audition au Parlement devant la commission des Budgets, dont je fais partie, M. Dombrovskis, qui sera chargé du financement du Green Deal avec M. Hahn, ne nous a fourni aucune réponse concrète.

Vous avez des propositions très concrètes pour financer le Green Deal (EUROPE 12351/10). Avez-vous le sentiment qu'elles sont entendues, en particulier par la prochaine Commission ?

L’idée d’un Pacte Finance-Climat, que j’ai développée depuis sept ans avec Michel Rocard et Jean Jouzel, est soutenue maintenant par des centaines de leaders venus d’horizons très différents, notamment par cinq anciens premiers ministres français (2 de droite et 3 de gauche), mais aussi par Josep Borell, ministre espagnol des Affaires étrangères, Teresa Ribera, ministre espagnole de la Transition écologique, ou encore Michal Kurtya, secrétaire d’État à l’Énergie polonais et président de la COP24.

Aucun de nous n’a toutes les solutions, mais, collectivement, nous avons une responsabilité historique. Au sein du Parlement comme parmi les ambassadeurs que j’ai rencontrés et parmi les futurs commissaires, nous sommes nombreux à penser que l’Europe est face à un enjeu de civilisation.

Avec d’autres, je pense que la Commission, le Conseil des chefs d’État et les quatre plus grands partis du Parlement doivent impérativement prendre le temps de négocier un plan d’action à la hauteur des enjeux pour les cinq prochaines années.

Cela ressemble fort à l’idée qu’avait eue le groupe des Verts/ALE de négocier une feuille de route pour la future Commission entre les quatre principaux partis. Une tentative qui a échoué (EUROPE 12300/9).

Il n’est pas trop tard et c’est nous, les sociaux-démocrates, qui sommes en situation charnière. Il y a eu effectivement des négociations et puis, comme d’habitude, les chefs d’État ont voulu aller vite et faire comprendre que c’est eux qui avaient la main via le processus des nominations. Mais à quoi sert d’aller vite si c’est pour aller dans le mur ?

Face à un tel enjeu de civilisation, sommes-nous capables de prendre quelques semaines pour construire un plan d’action concret pour le climat et la justice sociale ? C’est très bien si on y arrive pour le 27 novembre, date prévue pour l’investiture de la nouvelle Commission, mais le monde ne va pas s’écrouler si l’accord attend le sommet européen du 12 décembre.

À Bretton Woods, ils ont pris trois semaines pour négocier un nouveau modèle économique. Plus récemment, en Allemagne, ils ont pris cinq mois pour négocier un accord de coalition très concret. Prenons le temps de dialoguer tous ensemble : la Commission, le Parlement et le Conseil des chefs d’État. La Commission Barroso II avait dû attendre le 10 février pour avoir le feu vert du Parlement et le monde ne s’est pas arrêté de tourner pour autant.

Que ferez-vous, le jour du vote sur la prochaine Commission, si vous n’obtenez pas plus de précisions sur le Green Deal ?

En conscience, je ne pourrai pas voter en faveur de cette Commission et j’espère que nous serons nombreux à faire le même choix. 

Deux tiers du groupe S&D aurait voté en faveur de la nomination de Mme von der Leyen en juillet (EUROPE 12297/1) ...

Nous avons tous envie que cette Commission réussisse. Plusieurs membres du groupe ont dit qu’ils avaient donné leur feu vert, mais que, si Mme von der Leyen n’apportait pas plus de précisions, ils pourraient voter 'non' pour l’ensemble du collège des commissaires. 

Et beaucoup se rendent compte aujourd’hui qu’en plus de représenter un problème de fond, la question climatique pourrait aussi devenir un problème politique majeur pour notre groupe : c’est notre ami Frans Timmermans qui est responsable du Green Deal. Tout le monde connaît son intelligence et sa force de travail. Mais, s’il n’a pas les moyens d’agir, dans deux ou trois ans, on nous reprochera à nous, les sociaux-démocrates, de n’avoir rien fait de sérieux alors que l’on comptait dix commissaires, dont celui chargé du Green Deal.

À deux reprises déjà, la présidente de notre groupe a écrit à Mme von der Leyen pour demander des garanties sur le financement du Green Deal. La banque du climat était une de nos demandes. C’est donc une première victoire. Mais il faut que cette banque ait vraiment les moyens (les capitaux propres) pour agir avec force.

Les prochaines semaines sont cruciales. Maintenant que les auditions sont (presque) achevées, nous devons absolument clarifier notre projet collectif et rehausser notre ambition. Rappelons-nous les paroles qu’a prononcées Schuman le 9 mai 1950 : « La Paix mondiale ne saurait être préservée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » et faisons preuve d’audace !

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