Plus jeune eurodéputée à la tête d’un groupe politique de l’histoire du Parlement européen, et ce, alors qu’elle entame son premier mandat d’eurodéputée et est issue tout droit de la société civile, Manon Aubry a un profil qui détonne au sein du Parlement européen.
Le regard neuf, elle a partagé ses impressions sur l’institution, sur son fonctionnement, ses travers, et est revenue sur le rejet de la candidature de la commissaire désignée française, Sylvie Goulard, en ouvrant le débat sur la transparence et en suggérant des pistes pour combler les lacunes actuelles. (Propos recueillis par Pascal Hansens)
Agence Europe – Vous êtes nouvelle au Parlement européen. Quelles sont vos premières impressions ?
Manon Aubry - Je connaissais déjà le Parlement européen de l’extérieur, lorsque j’étais ‘plaidoyeuse’. Mais j’ai été surprise. C’est une tour d’ivoire, une grosse machine, une espèce de lessiveuse. Il y a un risque d’être déconnecté de la vraie vie, de perdre le sens de la politique pour faire de la politique "politicienne". On peut rapidement oublier pourquoi nous sommes là.
Il y a aussi le rôle et le poids de l’administration. On est littéralement broyés par les décisions administratives. Avant une conférence des présidents, on reçoit parfois 1000 pages de briefing, la veille à 20h, pour une réunion le lendemain à 10h ! Évidemment, on n’a pas le temps de tout lire. Donc on s’en remet à l’administration. Parfois, ce qui est un acte administratif s’avère un acte hautement politique et vice-versa, un fait politique majeur devient une simple décision administrative, comme le refus d’accréditer les trois élus catalans indépendantistes.
Honnêtement, je suis assez surprise de la force du Parlement européen à dépolitiser. Il y a des gens qui sont là depuis très longtemps, parmi les élus, y compris dans les équipes administratives, qui sont là également depuis très longtemps, qui font des allers-retours entre les groupes politiques et l'administration du Parlement et des commissions parlementaires. Ça donne lieu à une espèce de pantouflage. Difficile d’avoir une vision politique novatrice dans ce contexte.
AE - Vous êtes coordinatrice au sein de la commission des affaires juridiques et avez suivi le rejet de la commissaire candidate Sylvie Goulard. Selon vous, en quoi la procédure d’examen de conflit d’intérêts est-elle défaillante à l’heure actuelle ?
MA - La procédure manque de temps, de moyens financiers et humains pour vérifier les informations qui sont données et pour enquêter dans le but de trouver éventuellement autre chose. Dernier point, elle manque d’indépendance : difficile de demander à des députés membres d’un groupe politique de prendre position sur un commissaire candidat issu de leur propre groupe politique.
Il faut donc une autorité indépendante, qui soit dotée de temps, de moyens et d’indépendance. Bref, tout ce qui manque à la procédure actuelle. Ce n’est pas révolutionnaire. De nombreux pays ont ce type d’autorité. La France, qui n’est absolument pas un modèle de transparence et de probité, a la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Et je peux vous dire qu'en tant qu’eurodéputée française, j’ai donné plus d’information à l’HATVP que Sylvie Goulard en tant que commissaire européenne. Alors que les enjeux et pouvoirs ne sont vraiment pas les mêmes !
AE – Le cas de Mme Goulard a mis en lumière la question des rémunérations extérieures durant le mandat. Vous voulez fortement les encadrer, comme le groupe Verts/ALE. Que proposez-vous ?
MA - La question de la rémunération est centrale. D’abord, il y a un problème moral. Recevoir 12 000 euros par mois en plus de ses indemnités d’élu, c’est indécent vis-à-vis des citoyens qu’on est censé représenter.
Puis, il y a la question de l’indépendance. Répond-elle aux attentes des citoyens ou des intérêts privés qui la rémunèrent ? Ça, c’est le cœur du problème. 1/6 des députés du Parlement européen reçoivent une rémunération extérieure de plus de 1000 euros par mois. Mais, attention, être payé par un institut privé ou pour enseigner, ce n'est pas la même chose. On peut discuter d'un seuil de rémunération, comme le veulent les Verts. Je suis donc pour une limitation financière sur certaines activités et pour interdire certaines activités, comme le fait le Congrès américain.
Il y a aussi un troisième problème : celui du temps. Avoir des activités extérieures signifie que vous n’êtes pas un député à temps plein.
Il faudra anticiper les potentiels détournements du système. Pour avoir traqué les fraudeurs pendant des années, j’entrevois déjà certains abus. Certains députés sont très créatifs en la matière, davantage que pour faire leur travail législatif.
Dans tous les cas, j’espère que le vent de probité qui a soudainement soufflé au Parlement européen sur le cas Goulard va continuer de souffler lorsqu'il s’agira d’établir des règles.
AE – Il y a aussi un autre débat de longue date, celui du registre européen de transparence. Selon vous, comment rendre ce registre pleinement opérationnel ?
Sur le registre de transparence, la Commission a eu raison de nous le renvoyer 'dans la gueule'. On lui impose des règles qu’on ne s’impose pas à nous-mêmes. Il faut un registre obligatoire pour tous les députés, et pas seulement les rapporteurs, pour tous les lobbies, dans lequel ils précisent l’ensemble des rendez-vous et les thématiques discutées.
AE – Que faut-il faire pour rendre transparentes des négociations législatives opaques ?
MA - La transparence des décisions au Conseil, pour l’avoir vécu en ONG, c’est terrible ! Il faut des comptes rendus clairs, précis et disponibles au public. Au moment du trilogue (négociations interinstitutionnelles entre le PE et le Conseil) et au moment des décisions au Conseil, il faut que la position de chaque État membre soit connue. Car chaque État membre prend des décisions au nom de ses citoyens. Si les États prennent des décisions sans transparence et, du coup, sans être responsables vis-à-vis de leurs citoyens, on tue l’idée même de démocratie européenne.
Puis il y a la Commission. Ils sortent de nulle part, ils ne sont pas élus, personne ne les connait et ils sont les seuls à avoir l’initiative législative. Certes, la présidente élue, Ursula von der Leyen, s’est engagée à mettre en place le pouvoir d’initiative des parlementaires. J’attends de voir. En attendant, c’est un poids énorme donné à des gens qui n’ont aucune légitimité.
Aujourd'hui, dans les trilogues, des trois institutions, nous sommes les seuls à être directement élus pour faire la loi européenne. Et pourtant, nous avons le moins de pouvoir.
AE – la GUE/NGL, que vous coprésidez aux côtés de l’Allemand Martin Schirdewan, est le plus petit groupe politique du PE. Comment instaurer un rapport de force au sein de l’institution ?
MA - Certes, on est le plus petit groupe, mais le Parlement européen n’a jamais été aussi divisé, morcelé. Le traditionnel duopole socialiste et chrétien-démocrate ne prévaut plus. Pour faire des majorités progressistes, par exemple pour refuser des accords de libre-échange, les 41 voix de la GUE/NGL seront utiles.
Si on veut des avancées progressistes, alors c’est aux socialistes de choisir. Cette majorité est possible, elle va de la GUE/NGL à Renew Europe, avec quelques non-inscrits, par exemple les membres du Mouvement 5 étoiles.
Puis, il faut gagner une visibilité extérieure pour mettre les autres groupes politiques face à leurs responsabilités.
AE – Justement, est-ce que la structure confédérale du groupe politique ne fait pas obstacle à son efficacité politique ?
MA - Pour moi, le confédéralisme, c’est respecter l’identité politique de chaque délégation que nous avons. En l’occurrence, on en a dix-sept, soit plus que les Verts, qui sont pourtant plus nombreux que nous. On doit respecter cette diversité du groupe. Pour autant, nous sommes en train de travailler à la fois à l’unité politique du groupe et à des règles de procédures internes qui permettront, je l’espère, une plus grande force politique externe tout en respectant cette diversité.
Par exemple, nous discutons d’un changement de nom potentiel. Et nous sommes proches d’un accord. C’est une proposition qui a été bloquée pendant plusieurs mandats. Je n’étais pas là, mais je le sais. Entre les discussions que j’ai pu voir en transition de fin de mandat, en début de mandat, et ce que je vois maintenant, je pense que tout le monde a mis de l’eau dans son vin. Nous sommes un groupe qui a une voix singulière, unique au sein du Parlement, et qui mérite de se faire entendre.