Bálint Magyar, ancien ministre hongrois de l’Éducation, sociologue, ancien dissident et ancien président du Parti libéral hongrois (SZDSZ), est actuellement en formation à l’Université d’Europe centrale (CEU), dont le cursus international et valable notamment aux États-Unis, n'est plus reconnu après le refus en ce sens du gouvernement Orbán. Rencontré à Florence en marge de l’état de l’Union où il intervenait sur les pays d'Europe centrale et de l'Est, il fait le point pour EUROPE sur le climat actuel. (Propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe (AE) : Comment se porte la CEU à Budapest ?
Bálint Magyar (BM) : La situation est toujours pendante avec le gouvernement, qui refuse de donner son accord. À ce jour, il n’y a pas eu de baisse du nombre des demandes d’inscription à la CEU et l’Université a développé une coopération avec Vienne, où le campus est plus grand, ainsi qu’avec l’Université de Munich. Mais cette situation a des conséquences : elle crée de l’incertitude et pose des questions logistiques et financières. Quelle université peut opérer sans visibilité sur la suite ? Cette situation permet à Viktor Orbán de ne pas abolir directement la CEU, mais d’entraver son fonctionnement. On sait pourquoi il a commencé à attaquer la CEU : il n’aime pas l’idée que des ressources alternatives soient consacrées à des recherches qui ne supportent pas sa politique ; la CEU a été fondée par George Soros ; la CEU, c’est aussi des étudiants de l’ex-URSS retournés en Russie et qui ne sont en général pas fans de Poutine et c’est aussi une faveur faite au président russe que d’entraver la CEU. Mais le problème est plus général : c’est tout le monde académique et de l’enseignement supérieur hongrois qui est en difficulté depuis plusieurs années et la loi sur l'enseignement supérieur, qui vise à rendre leur fonctionnement plus dépendant des décisions du gouvernement, avec une sorte de chantage aux subventions. Certains établissements se battent pour garder leur autonomie, comme en ce moment l’Académie hongroise des Sciences, attaquée depuis 2017. Mais l'autonomie des universités a presque complètement disparu en Hongrie.
AE : Comment se déroule la campagne pour les élections européennes ?
BM : Il y a une énorme inégalité entre le Fidesz et les autres partis, le Fidesz utilisant d’ailleurs de l’argent du gouvernement, si bien qu’on ne peut pas faire la différence entre les deux. Les autres partis n’ont pas d’argent pour des panneaux électoraux ou des publicités ; ils sont très désavantagés dans les médias. Chaque parti a 5 minutes pour parler à la télévision publique, mais ils ne sont quasiment jamais invités à participer à d’autres programmes ; les médias ont été réorganisés et concentrés notamment dans une ‘Media fondation’ proche du gouvernement. Aujourd’hui, environ 78 % des médias sont sous le contrôle du gouvernement. Et ces partis d’opposition ne sont pas non plus en très bonne forme : ils sont incapables de former une alliance unie comme c’est le cas, par exemple, en Pologne. Ils vont peut-être perdre un certain nombre de voix du fait qu'il n'y a pas de liste commune. À ce stade, les sondages créditent le Fidesz d’un résultat compris entre 11 et 14, sur les 21 élus que le pays envoie, et les autres partis, entre 7 et 10 ; envoyer 14 députés serait un bon résultat pour le Fidesz (il en a 11 actuellement). Ces résultats peuvent aussi affecter les élections locales qui se tiendront à l’automne.
AE : À Florence, vous avez comparé la Hongrie aux autres pays de Visegrád et évoqué les tendances autocratiques de certains gouvernements comme le gouvernement polonais. Comment l’UE peut-elle contrer ces tendances ?
BM : Plutôt qu'avec des discussions sans fin et sans résultats, il ne faudrait plus financer les pays qui ne participent pas au Parquet européen (comme la Hongrie) ; ce serait une sanction très simple et efficace. Car, actuellement, on a des situations où l’argent des contribuables européens est utilisé par des gouvernements criminels. J’ai parlé d’État mafieux pour la Hongrie et étudié les tendances autocratiques en comparant notamment les cas polonais et hongrois. La caractéristique du gouvernement Orbán est d’être motivé par le pouvoir et la richesse, la concentration des pouvoirs et l’accumulation des richesses pour une même famille politique. En Pologne, c’est la motivation du pouvoir et de l’idéologie, car l’objectif du PiS est de réussir un système de valeurs « nationaliste chrétien ». En Hongrie, en revanche, le pouvoir ne suit pas un objectif idéologique. Son approche de l’idéologie est purement utilitariste. Ces deux pays ont en commun, en revanche, l’utilisation du concept de nation plutôt que de citoyens autonomes, qu’ils utilisent pour créer leur légitimité et exclure les citoyens critiques, décrits comme des représentants des intérêts de l'étranger. Ils partagent aussi une forme particulière d'euroscepticisme et poursuivent une « lutte pour la liberté nationale contre la dictature de Bruxelles » tout en continuant à attendre des ressources de l’UE. Et il y a la peur et la suspicion des réfugiés, des migrants et des étrangers, exceptionnellement élevées dans ces deux pays.