Les représentants du groupe marocain d’exploitation du phosphate OCP, anciennement l'Office chérifien des phosphates, rencontrés par EUROPE au Maroc, ont exprimé leur confiance dans la capacité des Européens à « protéger leurs propres intérêts » face à la Russie, alors que la question de la limitation du cadmium dans les engrais phosphatés fait actuellement l’objet de négociations interinstitutionnelles entre le Parlement européen et le Conseil.
« Poutine essaie de tirer les ficelles, mais ça ne va pas se passer comme ça ! » La phrase, prononcée par un membre du personnel de la mine de Khouribga, plus grande exploitation de phosphate au monde, donne une bonne idée de l’état d’esprit actuel des salariés d’OCP.
Le 17 mars 2016, la proposition (EUROPE 11515) de règlement de la Commission de réduire progressivement les niveaux maximums de cadmium, ce métal lourd contenu dans les engrais phosphatés, à 20 microgrammes par kilo dans les 9 ans avait pourtant provoqué la stupéfaction au sein du groupe.
Le phosphate marocain a en effet une teneur comprise entre 40 et 80 µg de cadmium par kg en fonction de la profondeur à laquelle il est extrait, selon l’entreprise, laquelle s’est refusée à donner des chiffres plus précis, invoquant le « secret industriel ».
Manœuvres russes. Le projet initial de la Commission, officiellement destiné à stimuler la production d'engrais organiques, était « du jamais vu » selon un autre collaborateur d’OCP, qui a pointé du doigt les manœuvres russes sur le sujet.
Le phosphate russe étant naturellement faible en cadmium, la Russie a en effet tout intérêt à ce qu’une réglementation stricte soit édictée par l’UE.
L'UE importe 90 % du phosphate qu'elle utilise, principalement en provenance du Maroc, de la Russie et de la Tunisie (dont les ressources sont, elles aussi, à forte teneur en cadmium).
Convaincu de l’influence de la Russie sur le projet initial de la Commission, cette deuxième source a en outre cité l’exemple de Safer Phosphates, un groupe présenté comme une association de défense de l’environnement, en réalité créé par PhosAgro, le conglomérat russe d’extraction de phosphate, comme l'a révélé le New York Times dans un article publié le 21 octobre 2018.
Consensus scientifique. D’autres organismes alertent néanmoins sur le danger de la concentration du cadmium dans les engrais phosphatés, à l’instar du Réseau Environnement Santé (RES), qui regroupe 28 associations françaises de protection de l’environnement.
Il est avéré que le cadmium, considéré comme un perturbateur endocrinien, provoque des maladies rénales, osseuses et cardiovasculaires.
Quatorze États membres de l’UE ont déjà instauré une limite inférieure ou égale à 60 µg/kg de phosphate – et même à 20 µg/kg en Finlande, en Hongrie et en Slovaquie.
De nombreux travaux scientifiques aux résultats variés existent sur le sujet.
Une étude menée par les professeurs Erik Smolders et Paul Römkens a récemment conclu qu’il fallait limiter la teneur en cadmium à 43 µg/kg de phosphate, pour éviter son accumulation.
Un travail fiable selon Andrzej Nowakowski, conseilleur auprès du groupe Verts/ALE au Parlement européen, qui y voit un « consensus entre deux blocs de scientifiques ». M. Römkens avait en effet été initialement engagé par le groupe russe PhosAgro, avant de commencer à travailler avec M. Smolders, lequel avait auparavant effectué une enquête pour le Parlement européen.
« Petit sujet ». Alors que le règlement sur le cadmium dans les engrais phosphatés lancé par la Commission fait l’objet de négociations interinstitutionnelles, OCP, propriété du royaume et première entreprise marocaine avec un chiffre d’affaires annuel de 4,4 milliards d’euros et 32 % de son chiffre d’affaires réalisé à travers ses exportations vers l’UE, ne laisse pas paraître son inquiétude.
Invité à s’exprimer, Otmane Bennani Smires, le directeur juridique exécutif d’OCP s’est borné à rappeler la position officielle de l’entreprise sur « ce petit sujet qui est en cours ». « L’Europe ne peut pas choisir d’être dépendante des Russes et en termes d’agriculture et en termes d’énergie, sinon son indépendance n’existe plus », a-t-il assuré.
L’optimisme de M. Bennani Smires tient à la position adoptée par le Conseil (EUROPE 11930) de s’en tenir à une limite de 60 µg/kg, huit ans après l’entrée en vigueur du règlement. OCP soutient cette position.
L’entreprise tente depuis 2015 de mettre au point des procédés de ‘décamniation’ qui pourraient permettre à l’intégralité de son phosphate de rester aux normes dans ce délai. Ces projets ne sont cependant qu’en « phase expérimentale », insiste OCP.
De son côté, le Parlement souhaite en arriver progressivement à une limite de 20 µg/kg d’ici 16 ans, soit 7 ans plus tard que dans le projet de la Commission.
Producteurs d'engrais et agriculteurs à la rescousse. OCP admet en outre avoir mené une « campagne de sensibilisation » auprès de ses clients, producteurs d’engrais et agriculteurs.
Le Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne (COPA), et le Comité général de la coopération agricole de l'Union européenne (COGECA) ont ainsi exprimé leur crainte qu’une trop grande limitation du cadmium provoque une flambée des prix des engrais, dans une déclaration commune publiée le vendredi 16 novembre.
Les représentants des trois institutions doivent se rencontrer mardi 20 novembre pour trouver un compromis. (Mathieu Solal)