login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 12138
REPÈRES / RepÈres

Quo vadis, Italia ?

C’est de toi, chère Italie, que naquit la première université d’Occident, Bologne.

Souviens-toi aussi de Pétrarque, de Florence, du Quattrocento, de Michel-Ange et Raphaël, de Galilée et Giordano Bruno, de Monteverdi et Vivaldi… Tu donnas le coup d’envoi de la Renaissance, un immense cadeau à toute l’Europe. Il rendit possible le formidable développement des arts, de l’humanisme et des Lumières, fondements historiques de l’État de droit, du républicanisme, de l’essor des sciences modernes. 

Plus tard, tu réussis à fédérer des puissances aussi diverses que Milan, Venise, Turin, Gênes, Rome, Naples, la Sardaigne et la Sicile. Cette unification – tardive, comparée à d’autres nations d’Europe – avait un côté « laboratoire » qui excitait la curiosité, mais alliait force et fragilité : provisoire fut la monarchie, instables seraient les gouvernements et périssables les partis, durable resterait le clivage nord-sud, mais permanente se révèle la fascination universelle pour ton esthétique, ton accueil, ton art de vivre, fascination illustrée dès le XVIIsiècle, avec ce ‘Grand Tour’ qu’effectuaient les jeunes gens de la haute société anglaise ou continentale, jusqu’à nos jours, quand des millions de touristes sont aimantés par les splendeurs romaines, toscanes ou vénitiennes. 

Novembre 1918 - octobre 1922 : il n’aura pas fallu quatre ans après l’euphorie de l’Armistice pour que la marche sur Rome inaugurât un ordre nouveau et un concept clé, un modèle qui se répandrait en Europe et dans le monde. Ton grand penseur Antonio Gramsci, tout marxiste qu’il fût, admit à regret qu’à un certain moment, les masses elles-mêmes avaient voulu le fascisme. Ô Italie, où allais-tu ?

Ventotene, juin 1941 : au cœur de la répression et de la guerre, nouveau laboratoire pour l’Europe. Prisonniers du régime mussolinien sur l’île, Altiero Spinelli et ses amis rédigent en cachette le projet de manifeste « Pour une Europe libre et unie ». Le texte est écrit à la main sur de diaphanes papiers à cigarette, bientôt rassemblés dans une petite boîte de fer qu’une femme parvient à acheminer au-dehors, pour dactylographie et diffusion. Et là, tu apportas, une fois de plus, l’élan innovant : pour des décennies, des milliers de militants fédéralistes seraient porteurs de cette théorie nouvelle pour l’organisation de notre continent. Que sont-ils devenus, aujourd’hui, sur ta péninsule ?

Ayant accueilli dans ta capitale le traité fondateur, tu nous auras donné ensuite de grandes figures : Alcide de Gasperi, Aldo Moro, Lorenzo Natali, Carlo Ripa di Meana, Emma Bonino, Romano Prodi, Federica Mogherini… Tu auras beaucoup apporté à cette Europe, mais aussi beaucoup reçu : une influence auprès de tes pairs et dans le monde, des aides régionales considérables, une monnaie stable… 

Et puis, nous y voilà, tout s’est détraqué chez toi : une classe politique discréditée ; un jeune sur trois au chômage ; le sentiment profond d’être lâchée par les autres membres du Club pour faire face à la grande crise migratoire.

L’imaginaire fait le reste : pour 7 % d’étrangers sur ton territoire, ta population les estime à 25 %. Frisant les 18 % des suffrages aux dernières élections législatives, le parti d’extrême droite est à présent crédité de plus de 30 % d’intentions de vote. Son chef se pose en vrai président du Conseil, pour te débarrasser de « l’invasion par les migrants », ferme les ports afin que les bateaux contenant « la chair humaine » (sic) aillent voir ailleurs. Admirateur de Trump, ami de Poutine et d’Orbán, il n’a que faire de l’Union, mais prépare les élections européennes, en n’excluant pas d’être candidat à la présidence de la Commission. Et dans l’immédiat, chère Italie, ton gouvernement actuel menace de ne plus payer sa contribution au budget européen et fait fi des règles communes dans l’élaboration du sien (EUROPE 12137). 

Où vas-tu ? En route pour la sortie, l’isolement ? Prétendrais-tu constituer une coalition des États nationalistes ? Fêteras-tu, le 28 octobre 2022, le centième anniversaire de la marche sur Rome, avec des dispositions à l’avenant ? Alors, serait-il tellement improbable qu’un jour, il soit estimé en haut lieu que, pour occuper et tonifier toute cette jeunesse désœuvrée, ‘une bonne petite guerre’ ferait l’affaire ?

Dans ce climat de pourrissement, organisé à la hussarde à coups de tweets et de posts sur Facebook, quelques figures incarnent encore l’idéal républicain et européen des droits humains : Sergio Mattarella, le président de la République, Leoluca Orlando, le généreux maire de Palerme, et ce migrant très spécial qu’est le pape François. Des figures, mais aussi de nombreux citoyens courageux : ils étaient des milliers au centre de Rome, samedi dernier, venus de tous tes territoires, pour protester contre le décret sur la sécurité ‘anti-migrants’, déjà voté au Sénat et qu’adoptera sans doute la Chambre à la fin de ce mois. 

Qu’auraient pensé de cette situation trouble tes grands artistes récents : Claudio Abbado, Italo Calvino, Umberto Eco, Federico Fellini, Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini, Luciano Pavarotti, Luchino Visconti… ? Ils demeurent, avec bien d’autres, les signes vivants de ta subtile humanité, de ta génialité rayonnante : leur seras-tu fidèle ?

Où vas-tu, Italie ?

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
BREXIT
INSTITUTIONNEL
PLÉNIÈRE DU PARLEMENT EUROPÉEN
ACTION EXTÉRIEURE
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
POLITIQUES SECTORIELLES
COUR DE JUSTICE DE L'UE
CONSEIL DE L'EUROPE
BRÈVES