*** DUSAN SIDJANSKI : Europe’s Existential Crisis. Facing the Threats and Challenges. Centre d’impression de l’Université de Genève (24 rue du Général-Dufour, CH-1211 Genève 4. Tél. : (41-22) 3797111 – fax : 3791134 – Internet : http://www.unige.ch ). Collection « Publications du Centre de compétences Dusan Sidjanski en études européennes », n° 2. 2018, 111 p.. ISBN 978-2-8399-2434-4.
Disciple et ami du penseur suisse Denis de Rougemont, le politologue Dusan Sidjanski livre, avec ce recueil de textes qu’il a écrits ces dernières années, une bataille de plus dans la guerre intellectuelle qu’il n’a cessé de mener afin que l’Europe tourne définitivement le dos aux nationalismes et recoure au fédéralisme pour assurer la paix sur le continent. Fondateur de la Faculté de science politique de l’Université de Genève, il clame désormais nourrir l’espoir que le président français Emmanuel Macron parviendra à persuader le « Conseil européen de la nécessité de l’Europe de la souveraineté ou du moins neuf Etats membres pour pouvoir recourir à la ‘coopération renforcée’ ». Rien n’est hélas moins sûr.
Des vents mauvais, Dusan Sidjanski en a vu souffler de nombreux sur le projet européen depuis le « miracle » qu’a été la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier au début des années 50. En fédéraliste déterminé, il rend grâce pour celui-ci à Jean Monnet, mais sans manquer d’observer que « la stratégie d’intégration secteur par secteur » privilégiée par ce dernier n’a pas permis de parvenir à la Fédération européenne qui était l’objectif précisément cité dans la Déclaration Schuman, tant il est vrai que, « aujourd’hui, l’Union européenne avec ses vingt-sept Etats membres représente la principale puissance économique et commerciale, mais reste privée de toute vision globale et de tout pouvoir politique ». La faute en incombe à tous ceux qui, dans les capitales, ont permis que des coups de canif soient portés au projet originel afin que les souverainetés nationales puissent survivre envers et contre tout. Dans son introduction, le politologue suisse relève, au passage, que les coupables ne sont pas fatalement ceux dont le nom vient tout naturellement à l’esprit, celui de Charles de Gaulle par exemple qui, explique-t-il préférait aux référendums nationaux « un ‘référendum européen’ comme base de la légitimité européenne ». Par contre, il égratigne les inspirateurs du Traité de Lisbonne qui ont maintenu, outre la possibilité de tels référendums nationaux, l’obligation de « ratification unanime des traités européens par tous les Etats membres, pratique qui a même été abandonnée par les organisations internationales » …
Passant en revue les menaces diverses qui plongent désormais l’Union européenne dans une crise existentielle avant de tracer quelques pistes qui permettraient de les conjurer, Dusan Sidjanski s’attarde tout naturellement, au fil de ses écrits, sur les malfaçons dont souffre la zone euro, censée être, pour lui, le cœur fédératif du projet d’intégration politique, tant il est vrai qu’« aucune monnaie unique n’a jamais existé sans pouvoir politique ». Or, l’Eurogroupe est devenu l’enceinte où l’intergouvernementalisme a trouvé comme jamais à s’exprimer au niveau européen (avec le Conseil européen, bien entendu), ce qui fait que « l’Allemagne a imposé des mesures d’austérité à ses partenaires sans mesurer l’effet déstabilisateur qu’elles auraient sur la zone euro ainsi que sur l’Union, ni combien elles seraient dévastatrices pour la solidarité au sein des pays et le fonctionnement de leurs démocraties ». L’austérité, voilà qui est le miel dont se repaissent aujourd’hui, partout dans les pays européens, les partis populistes et nationalistes, tous les mouvements antisystème.
Un piège mortel menace dès lors de se refermer sur le projet européen. Sidjanski ne s’y résigne pas. Pour conjurer le sort, il invite de manière pressante à en revenir à l’essence du projet européen originel. L’Europe souveraine qui a été appelée de ses vœux par le président Macron est, assure-t-il, le seul choix qui permettra la survie, à terme, de la civilisation européenne. Le temps des approches pas à pas est révolu si l’on veut sauver l’essentiel. Il faut en finir avec le « concept forgé de termes incompatibles » qu’est celui de « Fédération des Etats-nations » qui, même s’il a été défendu « par Ferdinando Riccardi, Directeur de l’Agence Europe », doit impérativement céder enfin à celui de « Fédération européenne » tout en tournant définitivement le dos à la « tentation intergouvernementale ». La question qui, hélas, se pose est celle de savoir combien de temps Dusan Sidjanski prêchera encore dans le désert… Michel Theys
*** MICHALIS CHRISSOMALLIS : La méthode communautaire en question et la Constitution européenne en péril. Réflexions sur la crise actuelle de l'intégration européenne. Editions Nomiki Bibliothiki (23 rue Mavromichali, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3678800 – fax : 3678922 – Courriel : info@nb.org – Internet : http://www.nb.org ). 2017, 208 p., 19€. ISBN 978-960-562-923-6.
Dans cette étude, un professeur de l’Université d’Athènes met en évidence les risques liés à la crise multi-niveaux que traverse le processus d'intégration européenne. Michalis Chrissomallis présente la « méthode communautaire » et le « constitutionnalisme européen » et analyse la manière dont ils sont affectés suite à l'introduction de la méthode ouverte de coordination et aux solutions choisies par les États membres pour faire face à la crise économique actuelle et pour renforcer la gouvernance économique européenne par le biais d’une transition intergouvernementale qui s’est traduite, dans la zone euro, par la conclusion du Pacte de stabilité et la mise en place du mécanisme européen de stabilité. Le livre est ponctué par une riche bibliographie grecque et étrangère et un index alphabétique utile. (AKa)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 242 rue Duguesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Août 2018, n° 179, 64 p., 6 €. Abonnement annuel : 30 €.
Née en 1973, cette revue fédéraliste française s’intéresse notamment, dans ce numéro, aux défis que rencontre actuellement l’intégration européenne et aux réponses fédéralistes possibles. Lucio Levi revient sur « le grand malade de l’Europe » qu’est l’Italie après la prise du pouvoir par les populistes. Cette victoire, « comme celle de Mussolini en 1922, peut ouvrir la voie à une nouvelle forme de fascisme », observe ce politologue (Université de Turin) en citant Steve Bannon pour qui les électeurs italiens « ont frappé au cœur de la bête européenne » et fait de Rome « le laboratoire de la droite souverainiste mondiale ». Il rappelle aussi que les partis au pouvoir avaient conçu « un coup d’Etat à froid » qui aurait permis la sortie de l’Italie de l’euro par une simple décision gouvernementale, le président Mattarella étant parvenu à user de ses prérogatives institutionnelles pour couler ce plan dans l’œuf Jean-Guy Giraud dénonce, quant à lui, les infractions en « bande organisée » commises par les pays du groupe de Visegrad qui constituent « une véritable remise en cause des fondements même du Traité », lequel impose, entre autres, un devoir de loyauté. Afin de « maintenir l’Europe dans l’histoire », l’économiste Michel Dévoluy invite, lui, à tourner le dos à l’ordolibéralisme mis en œuvre par les gouvernements au sein du Conseil européen dont « le résultat est une forme de fédéralisme tutélaire où les règles se substituent aux choix démocratiques », ce qui fait que l’Europe incarne désormais « la figure du père fouettard qui se soucie peu du bien-être de ses habitants » - ce qui fait aussi la bonne fortune actuelle des populistes et autres nationalistes. Seul le passage à « une fédération des Etats membres de la zone euro » permettra de sauver le projet européen, conclut-il, tandis que Paolo Ponzano rappelle quelques enseignements à tirer du parcours d’Altiero Spinelli. Il est aussi question du rôle que les partis politiques pourraient – devraient ! – jouer pour que le déficit démocratique dont souffre l’Union cesse. La question migratoire, celle des peuples sans Etat à l’instar de la Catalogne où le nationalisme le dispute au fédéralisme et la marche vers une Fédération mondiale sont d’autres thèmes abordés. (PBo)
*** JOANA MENDES ET INGO VENZKE (sous la dir. de) : Allocating authorities. Who should do what in European and International Law. Hart Publishing (Kemp House, Chawley Park, Cumnor Hill, Oxford, OX2 9PH, UK. Tél. : (44-1865) 517530 – fax : 510710 – Courriel : mail@hartpub.co.uk – Internet : http://www.hartpub.co.uk ). 2018, 312 p., 67 €. ISBN 978-1-50991-193-6
La manière dont les institutions européennes exercent et se partagent leur autorité publique n’a jamais manqué de provoquer d’intenses discussions, par exemple au plus fort de la crise de la zone euro dont la gestion – et la légitimité de différents acteurs de la gérer de la sorte – est loin d’avoir fait l’unanimité. « La Commission européenne devrait-elle avoir l’autorité de rejeter les budgets nationaux et exiger des changements ? Quelle est la portée légitime de la Cour de justice de l’Union européenne lorsqu'elle interprète les lois de l'UE qui contraignent les politiques sociales des États membres ? ». Ces questions ont poussé Joana Mendez et Ingo Venzke à prendre à bras le corps l’analyse de l’attribution de l’autorité publique dans le cadre du droit européen et international. Dans cet ouvrage publié sous leur direction, ils plaident pour une perception de l’autorité publique comme étant « relative », en ce que « son exercice par un acteur de la gouvernance globale est le mieux compris lorsqu’il est mis en relation avec d’autres » et en ce qu’elle concerne « différents atouts de légitimité ». Pour donner un exemple concret : le Parlement européen se targue de « représenter directement les citoyens », le Conseil européen se veut être la voix des Etats membres tandis que l’autorité de la Commission européenne « est ancrée dans son indépendance et sa collégialité ». A cette introduction viennent s’ajouter des analyses, comme celle d’Eoin Carolan et Deirdre Curtin qui plaident pour une évaluation réaliste des relations d’autorité des institutions européennes, au-delà « du cadre de pensée de la séparation des pouvoirs » qui pourtant s’est matérialisée au niveau de l’Union, comme l’explique Dominique Rittleng, dans la « différenciation entre actes législatifs et administratifs ». Bruno de Witte se penche sur la manière dont la Cour de Justice de l’Union « s’est prononcée sur la base du principe de l’équilibre institutionnel », ce qui lui a permis de « rationaliser l’attribution complexe de l’autorité des Traités ». Ces angles européens sont assortis d’une perspective internationale, apportée par exemple par Diano Desierto, qui applique le principe d’autorité relative aux champs du commerce international. Les auteurs du livre entendent ainsi apporter leur pierre à l'édifice du débat sur « qui devrait faire quoi dans le droit européen et international ». (MU)
*** CARLES PUIGDEMONT : La crise catalane. Une opportunité pour l’Europe – Conversations avec Olivier Mouton. Editions Racine (Tour & Taxis, Entrepôt Royal, Avenue du Port, 86C / bte 104A, B-1000 Bruxelles, Tél. : (32-2) 6464444 – Courriel : info@racine.be – Internet : http://www.racine.be ). 2018, 192 p., 21,99 €. ISBN 978-9401453875
L’Union européenne aurait-elle un rôle à jouer dans la crise catalane qui continue d’opposer Madrid et Barcelone ? Non, répondraient les institutions européennes, lesquelles se sont tues dans toutes les langues face à ce problème dit interne à l’Espagne. Mais selon l’indépendantiste Carles Puigdemont, « la crise catalane » serait une « opportunité pour l’Europe ». C’est là le message – et le sous-titre – de son nouveau livre qui, fruit d’un dialogue avec le journaliste Olivier Mouton, appelle l’Union, plus précisément le président du Conseil européen Donald Tusk, à mettre l’Espagne et la Catalogne autour de la table. « Chère Europe, il y a quelque chose qui ne va pas chez nous, donc chez vous », argue-t-il. L’ancien dirigeant indépendantiste décrit une société catalane réduite « à une échelle infrahumaine » au nom de l’unité de la patrie, jetant aussi la pierre dans le jardin des Européens : « s’il existait une Europe des régions historiques (...) peut-être n’en serions-nous pas arrivés là ». La Catalogne indépendante serait, elle, « dotée d’une économie ouverte sur le monde » et de moyens technologiques « pour donner du pouvoir à ses citoyens ». La voilà, la « république du XXIème siècle, profondément démocratique et digitale », née d’un nationalisme pas comme les autres, ni riche ni identitaire, un modèle qui devrait selon l’auteur guider la modernisation de l’Union. La vision dichotomique de M. Puigdemont, décrivant les citoyens catalans comme victimes d’un Etat répressif, franquiste et non démocratique, fait parfois de l’ombre aux réflexions non sans intérêt qu’il entend apporter au débat européen. Il n’est pas le seul, ni le premier à s’interroger sur la viabilité de l’État-nation et sa capacité à « gérer les intérêts de sociétés cosmopolites, multiculturelles, globalisées ». Ou à se demander comment l’Union pourrait dépasser cette notion « obsolète », et ainsi les blocages de ses États membres, pour tendre l’oreille à ses citoyens. M. Puigdemont répondrait à ces défis par la création des États (et des régions, des citoyens) Unis d’Europe. Soit par un retour, selon lui, aux origines du projet communautaire, « censé aboutir à une Europe dans laquelle le poids des Etats s’estomperait pour donner davantage de poids aux régions et aux citoyens ». Si sa quête d’indépendance ne résonne pas aux quatre coins du Vieux continent, Carles Puigdemont est certain de ne pas être seul à affirmer : « Oui, nous sommes orphelins des valeurs fondatrices de l’Europe ». (MU)
*** Politique. Revue belge d’analyse et de débat. ASBL Politique (9 rue du Faucon, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 5386996 – Courriel : info@politique.eu.org – Internet : http://www.revuepolitique.org ). Septembre 2018, n° 105, 132 p., 12 €. Abonnement : 45 € (40 € pour PDF, 50 € pour les deux versions).
Alors que ce numéro de la revue progressiste de référence en Belgique francophone contient un riche dossier consacré à la « particratie à la belge », la montée en puissance de l’illibéralisme en Europe se trouve elle aussi interrogée. Elle l’est dès l’éditorial que signe le rédacteur en chef Henri Goldman qui y voit la preuve que le « plus d’Europe » désiré par Verhofstadt ou Cohn-Bendit ne peut plus duper personne en ce que, en réalité, « la droite libérale » est désormais « prête à sacrifier l’accessoire – la primauté absolue des droits humains (…) – à l’essentiel, le maintien de son hégémonie politique et de sa domination politique ». Quant à lui, Carlos Crespo observe notamment que, heureusement, « il n’est aisé pour personne de fédérer l’ensemble des partis politiques radicalement à droite de l’Union européenne ». (MT)