Souvenons-nous des années 1990 et du tournant du millénaire.
Les pays d’Europe centrale et orientale, qui s’étaient libérés du joug soviétique, fascinaient le monde entier par leur courage collectif et la vitesse de leur transition vers la liberté politique et économique. Ils étaient identifiés comme « la nouvelle Europe », par contraste avec celle de l’Union européenne d’alors, jugée lourde, pessimiste et moins innovante. Un caricaturiste à large audience avait mis sur papier une jeune femme dynamique et souriante tapant sur l’épaule d’une dame plus âgée, comme figée dans son fatalisme. Le contexte était tel que la Commission Prodi, plus hardie que la précédente, avait décidé d’accélérer les adhésions et d’ouvrir les portes au plus grand nombre dès 2004. Cet élargissement XXL était censé provoquer un vaste électrochoc sur le continent réunifié, ce qui serait tout bénéfice pour l’Union, ridiculisée par la démission de la Commission Santer et l’insuffisant Traité de Nice.
Nous voici fin 2018 et cette « nouvelle Europe » semble avoir vieilli plus vite que l’ancienne. Elle ne ressemble plus à ce que promettaient le courage physique et politique, incarné notamment par Lech Wałęsa et Václav Havel, et les échanges intenses entre intellectuels et artistes des deux parties, portés par l’esprit de liberté. Bien au contraire, elle nous offre des exemples navrants de rétropédalage intensif vers une gouvernance prédémocratique, un nationalisme primaire, un archaïsme moral et une corruption protégée.
On ne vise pas ici les trois États baltes, plutôt beaux joueurs dans le Club, ni la pauvre Chypre, où l’UE s’est révélée incapable d’obtenir un retrait turc. On place en haut du triste podium, le quatuor de Visegrád, dont la réputation en matière d’inhospitalité humanitaire est établie, et dont les deux plus grands pays font l’objet d’un début de procédure « article 7 TUE » (EUROPE 12118). Ils pourraient bientôt partager cette honte avec la Roumanie.
Dans les trois cas, l’indépendance de la Justice, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs propre à un État de droit, est menacée ou déjà supprimée. Se fondant sur une coupable mécompréhension des principes du christianisme, les autorités polonaises et hongroises piétinent le droit d’asile et reviennent sur les acquis légaux des femmes, tandis que le gouvernement roumain a organisé un référendum visant à inscrire, dans la constitution, l’interdiction du mariage entre homosexuels. Varsovie et Malte se distinguent dans les enceintes internationales, par des positions rétrogrades en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs. Budapest met à mal les libertés de culte et d’enseignement ainsi que l’action des ONG humanitaires.
La liberté de la presse est rabotée, parfois par la violence crue. Depuis un an, trois journalistes ont été assassinés dans des nouveaux États membres : Malte (Daphne Caruana Galizia), la Slovaquie (Ján Kuciak) et la Bulgarie (Viktoria Marinova) ; ils avaient démontré une volonté de mettre à jour des affaires de corruption – comme c’est étrange ! Et la Pologne a récemment bloqué les conclusions du Conseil sur l’application de la Charte des droits fondamentaux (EUROPE 12115).
L’emphase sur l’identité nationale a son complément obligé : l’attaque verbale récurrente contre l’autorité de l’Union. On était en droit d’attendre un peu de modération de la part de tous ces pays qui en sont les bénéficiaires nets. Varsovie et Budapest saisissent la Cour de justice de l’UE de décisions régulièrement adoptées. Dernier cas en date : la directive sur les travailleurs détachés (EUROPE 12110). Dans le débat sur le « paquet mobilité », la plupart des pays de l’Est étaient d’avis de ne pas légiférer. Et lorsque, au vu du dernier rapport du GIEC, il est proposé de revoir significativement à la hausse les grands objectifs pour lutter contre le réchauffement climatique, le plus fort rejet vient de la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la République tchèque, la Slovaquie et la Croatie.
Dans ce paysage, bien qu’elle ait connu une poussée nationaliste aux dernières élections, seule la Slovénie semble constituer (provisoirement ?) une exception, elle qui avait réalisé un parcours remarquable dès son adhésion, en assumant la première, avec fruit, la Présidence du Conseil, en maintenant une ligne progressiste en matière de climat et s’étant révélée capable de rejoindre, dès 2007, l’espace Schengen de libre circulation et la zone euro. À propos de celle-ci, tous les nouveaux adhérents s’étaient engagés à y entrer. Ce fut fait pour 7 d’entre eux (dont les 3 États baltes), de 2007 à 2015. Quant aux 6 restants, si la Bulgarie peut espérer devenir prochainement le 20e membre de la zone, on n’est pas au clair quant aux préparatifs et/ou à la volonté politique des autres : Pologne, Hongrie, République tchèque (membres de l’UE depuis 14 ans), Roumanie et Croatie. La zone, en difficulté, a certes perdu de son pouvoir d’attraction, mais cela ne change rien aux engagements pris.
Au total, si l’on distingue aisément ce que l’Union apporte aux États membres précités, spécialement à travers les politiques agricole et de cohésion, l’identification de leur contribution positive au développement de l’Union pose problème. Leurs gouvernements formulent-ils des propositions intéressantes pour améliorer le fonctionnement du Club, le rayonnement de l’Union dans le monde, l’avenir du modèle européen ?
Nous voici même en droit de nous poser des questions plus radicales. Leurs dirigeants ont-ils compris les avantages objectifs des partages et transferts de souveraineté pour peser sur l’évolution du monde ? Ont-ils assimilé les principes et les fruits de la méthode communautaire ? Saisissent-ils la gravité des conséquences géopolitiques et humaines que peut avoir l’irrespect continu des engagements signés, à commencer par le Préambule du TUE ?
On rétorquera peut-être que dans la « vieille Europe », la situation ne vaut guère mieux : voyez le Brexit, les poussées nationalistes dans plusieurs pays, le comportement de l’Italie, etc. L’occasion d’y revenir dans cette rubrique ne manquera pas. Mais en tout état de cause, l’argument a ses limites : comparons simplement les libertés, l’État de droit, la condition des femmes, le respect des minorités, l’encouragement scientifique, l’acceptation de l’interculturalité.
Les pays de la « nouvelle Europe » avaient de belles cartes en main à l’aube de ce siècle. Ils auraient pu nous « bluffer » en rivalisant d’excellence dans la démocratie, l’extension des libertés, l’effectivité de la tolérance, la sécurité sociale, la transition vers l’économie verte, la lutte contre la corruption, l’inventivité européenne, l’ouverture au monde et à ses misères.
Ils prennent le chemin contraire.
Seule, sans doute, une action plus ample et massive de leurs sociétés civiles pourrait inverser la tendance. De l’Ouest, elles attendent certainement davantage de solidarité. Devront-elles subir cette marche forcée vers le passé en constatant, comme aux périodes sombres du communisme : à l’Ouest, rien de nouveau ?
Renaud Denuit